Le grand détournement

"Le baiser de Marseille"

Gérard Julien, AFP

On est en droit de se demander pourquoi un projet aussi insignifiant que le mariage pour tous, qui concerne l’infime minorité d’une minorité “sexuelle” ferait autant de bruit dans la sphère sociale et séparerait la société en deux camps aussi obstinés qu’irréconciliables. Force est de constater que la manipulation est de plus en plus utilisée dans « le camp du Bien » pour servir ses intérêts. En témoigne cette pâle copie de Doisneau appelée pompeusement « Le baiser de Marseille ».

On retrouve toujours dans ces manipulations idéologiques les mêmes mécanismes asymétriques qui sont ceux de la guerre insurrectionnelle. On a d’un côté le loyaliste tradi qui représente une majorité assise, de l’autre le rebelle moderne qui constitue une minorité active. La finalité cherchée par la minorité active est d’abord la déstabilisation et le renversement de la majorité assise, afin d’imposer son point de vue. Comme l’a montré Moscovici (Serge hein, pas le junior), la minorité active possède son propre champ de références, ses propres positions ainsi que ses propres solutions. Obstinée, elle “crée le buzz” et parvient en faisant front à noyauter peu à peu l’opinion, à la désunir, à la manipuler et à la retourner.

Au cours de ces dernières décennies, les groupuscules LGBT sont passés de récepteurs d’influences à celui d’émetteurs d’influence, de marginaux et de déviants à celui de créateurs de normes. La stratégie de provocation de la minorité active est toujours payante puisqu’elle va se servir de la réaction indignée de la majorité comme d’une caisse de résonance qui lui donnera médiatiquement une importance qu’elle n’a pas socialement. La charnière est la référence à une norme, perçue comme intangible par la majorité et à transgresser parce qu’interdite, par la minorité. Les groupuscules LGBT ont, grâce au refus catégorique d’un surmoi social, une présence dans les milieux de la mode, de l’art ou de la culture ou l’organisation d’actions festives (marches des fiertés, bars dédiés), réussi à se donner un rôle libérateur et novateur face à un monde bourgeois sclérosé.

Un individu minoritaire pourra être méprisé par une fraction de la majorité, mais aussi admiré pour sa sincérité, son courage. Il a aussi par rapport à la majorité le privilège de l’initiative, de l’action rapide qui marquera l’opinion. La majorité est une machine beaucoup plus lente qui, vivant sur des acquis, a perdu d’avance la bataille de l’originalité et aura à sa disposition des options beaucoup plus limitées. Elle pourra interdire toute manifestation intellectuelle ou sociale, mais ce faisant elle renforcera davantage son adversaire. Toute production d’une pensée construite sera immédiatement invalidée par le slogan qui en constitue précisément l’économie.

On remarquera que les tabous sociaux se sont inversés et que ce n’est plus l’homosexualité mais son refus qui causera la réprobation médiatique (et non pas sociale). L’écho médiatique donnera ainsi à la moindre piqure d’épingle l’impact d’une bombe de trois tonnes. L’action choc médiatisée est plus efficace et influencera davantage les esprits qu’une action d’envergure passée sous silence. Par exemple, il sera assez facile de me museler en neuf lettres en me traitant d’homophobe, ce qui invalidera en trois syllabes les quelques heures que je viens de passer à réfléchir à la question !

***

Pourquoi cette photo m’est-elle odieuse ? Ce n’est pas son contenu. Deux jeunes filles qui s’embrassent devant un parterre de dames choquées. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Non, c’est son caractère politique. Elle oppose deux camps. La minorité face à la majorité, la jeunesse provocante qui défie l’autorité, la faiblesse qui défie la force, la mobilité qui tient en échec l’immobilisme, l’avenir qui raille ceux qui sont en bout de course, la nouveauté qui se moque du conformisme. Ici un groupe de dames un peu âgées manifestent leur droit d’opinion. On voit au second plan le visage flou de quelques personnes indignées. C’est l’immobilisme, l’austérité, la lourdeur avec tout ce que ça peut avoir de barbant, de rasoir voire d’inquiétant. Là s’exprime la jeunesse, symbole de fraîcheur, d’audace, de légèreté, de nouveauté et de bonheur. Rebelle et insouciante, elle aime, vit et cueille le moment présent. Le contraste est frappant !

Politique ? Oui ! Ces deux jeunes filles s’embrassent devant un parterre de manifestants âgés de l’Alliance Vita qui se prononce contre le mariage homosexuel. Si l’on avait pris en photo deux personnes homosexuelles de 60 ans qui s’embrassent devant un parterre de jeunes manifestants, l’effet aurait été diamétralement inverse. Cette photo évidemment partisane et montée en épingle par l’article élogieux du Point déconsidère, en raillant et en éclipsant le contenu de leur message, le droit de ces manifestants à exprimer leur opinion. Elle présente ces deux jeunes filles comme étant des victimes potentielles de l’indignation majoritaire. Les flux d’influences se mêlent et la réponse grimaçante à la provocation devrait être comprise, dans son contexte, comme étant aussi naturelle que ce baiser provoquant, qui est lui-même réaction à la provocation des manifestants de l’Alliance Vita.

***

Comme tous ceux qui prétendent à la subversion en plagiant Duchamp depuis des décennies, celui qui aujourd’hui se place pompeusement dans les pas de Doisneau n’a plus rien du génie de celui qui crée puisqu’il ne fait que contrefaire. Ces deux charmantes jeunes filles ne font pas face à des chars, à une quelconque autorité qui pourrait les emprisonner, les interner en camp de travail, les persécuter ou les exécuter .  Leurs droits ne sont pas bafoués. Elles ne peuvent même pas se poser en victimes d’une société totalitaire puisque leur droit d’expression est garanti, voire sur-garanti. Elles n’incarnent pas les protestations et la détresse légitimes d’une société muette et opprimée. Elles personnifient les revendications d’une minorité agissante, protégée par la loi et ayant pignon sur rue, minorité instrumentalisant par ailleurs une majorité d’homosexuels assumant jusqu’au bout la radicalité de leurs choix. 1% de 1%, ça fait combien ? David devient un tartuffe face à Goliath pris en otage et c’est ainsi que le burlesque devient majoritaire, que la farce supplante la critique constructive et que la minorité en manque de reconnaissance finit par s’imposer, non pas par des idées au moins critiquables sinon réfutables, mais par des actions choc et que l’homosexualité, numériquement minoritaire finit par sortir médiatiquement des marges pour s’imposer face à une hétérosexualité devenue ringarde et n’ayant plus valeur de norme sociale.

Tout débat constructif est impossible face à l’hystérie. Gilles Bernheim a essayé, mais sans succès, dans un petit opuscule d’une grande profondeur intellectuelle. Nous sommes prisonnier de l’avant-gardisme progressiste. Le nouveau c’est bien ! Quant à savoir vers quoi on marche… Vers une nouvelle humanité génétiquement modifiée soumise à la finance spéculative sans doute. « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux[1] ».


[1] Guy Debord, La société du spectacle, #09

3 réflexions sur “Le grand détournement

  1. Ce texte m’en rappelle un autre étudié en classe d’allemand, il y a quelques années. Son titre : La démocratie protège ceux-là même qui la persécutent. A l’époque, ce texte mentionnait les dérives des groupuscules néo-nazis qui fleurissaient en Allemagne et qui avaient un droit à la sur-expression par rapport à la majorité bien pensante. La différence peut-être avec le sujet du moment : les médias étaient encore du côté de la majorité…

    • Les gays ne revendiquent que le droit de vivre comme tout le monde et non, contrairement aux neo-nazi,, que tout le monde soit ou pense comme eux. Le pouvoir de nuisance des neo-nazi ne me semble en outre pas vraiment comparable a celui des gays. Quelle comparaison stupide!

  2. Merci d’avoir mis des mots et des pensées sur un ressenti très fort.
    Merci d’avoir pris le temps d’éclairer les rouages principaux qui constituent nos identités, nos êtres, nos vies, nos familles, notre histoire.
    Pour l’anecdote : je voulais débattre moi aussi alors je me suis inscrit sur le site du Huffington post. Peu à peu, faute d’arguments, mes contradicteurs ont piteusement disparu un par un jusqu’à dimanche dernier, jour où j’ai été « banni » sans préavis aucun par le journal. (« banni » mot bien moyen-âgeux cruel et radical pour une communauté d’avant-garde)
    Entre le grand-inquisiteur Plenel et le comportement de la totalité des média concernant la couverture de la manif pour tous du 24 mars -j’y étais – je ne peux m’empêcher de cauchemarder sur l’émergence d’une forme insidieuse de maccarthysme à la française.
    J’ai voulu tenter ma chance ailleurs et j’ai naïvement cliqué sur le site du point ; qui a directement censuré mon premier message ; j’ai laissé tomber.
    Mais vous lire m’a revigoré même si la perspective de l’homme OGM régulé par des marchés spéculatifs n’est pas vraiment le monde que j’avais imaginé pour nos enfants.

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