Le post-humain en transhumance

Technique

Gotlib – Trucs en vrac, t.2

La puissance désirante de l’homme est certainement ce à quoi l’humanité doit le feu, l’imprimerie, l’iPhone 5 et Laurent Ruquier sur France 2 . Seulement, Prométhée ne se doutait pas, en dérobant le feu aux dieux pour le donner aux hommes, que les techno-sciences finiraient par rendre le petit oiseau, sans plumes dont il avait eu pitié, capable de faire sauter sa planète et de polluer jusqu’au mont Olympe. Ce désir d’aller plus loin, d’améliorer ses propres conditions de vie fait à la fois le génie de l’homme mais aussi son talon d’Achille.

Ce que la science propose à l’homme du XXIe siècle, c’est une sorte d’accélération scientifiquement (in)contrôlée du processus d’évolution avec un petit parfum d’immortalité. Hippocrate aux oubliettes. L’homme ne se définit plus en fonction de ce qu’il est mais en fonction de ses aspirations et de ses idéaux. Schopenhauer définit le désir comme étant ce qui manque. Par définition, il est infini. On remplace la transcendance de l’être par l’horizontalité de la possession. Il faut avoir pour être, nous dit-on… c’est le moteur du consumérisme. Finie la postmodernité, bienvenue dans la posthumanité. Eliminer la peur de la mort, « s’auto-façonner » par le génie génétique. Devenir soi au mépris de l’autre, devenir un autre au mépris de soi : le nouvel übermensch – le Surhomme au sens nietzschéen – méprise le faible, le trop normal, et aspire a la beauté standardisée par l’industrie du Spectacle.

Guy Debord écrit que le Spectacle consacre le passage de l’être à l’avoir, et de l’avoir au paraître. C’est le nouveau segment du marché. On laisse croire aux gens du commun qu’ils sont sans doute de potentiels génies, à ceux qui n’ont pas été gâtés par Dame Nature qu’ils peuvent devenir des mannequins. Le tout à grandes sessions de coaching facturées à prix d’or ou de matraquage publicitaire. En témoignent ces slogans: « Se réinventer chaque jour. », Yves Rocher, « Vous êtes votre seule limite ! », Nike, « Prends soin de toi ! », Garnier. L’individu « s’éclate » dans la diversité en cherchant à être un autre, pour se fondre dans un modèle unique sans ni savoir vers quoi il va ni pourquoi. Le dernier homme détruit la filiation, refuse la transmission, il veut juste « être lui-même » a tout prix. En fait, ce qu’on nous vend comme étant la liberté d’Être, de disposer sans limite de notre corps, cache en fait une violente soumission a un modèle formaté par le marché, conduisant a la pire des aliénations au modèle consumériste.

C’est ce sur ce ressort que fonctionne la chirurgie esthétique. La société promeut un modèle frustrant pour la plupart des femmes qui n’arrivent pas à se reconnaître dans ces bimbos retouchées qui s’étalent à longueur d’affiche ou de magazines. C’est évidemment à ce modèle unique qu’on leur souffle de ressembler. Ne sois surtout pas ce que tu es, ne fais surtout pas ce que tu peux faire, deviens ce que la société libérale veut de toi, ce que le marché a planifié pour toi. Consomme surtout ! Pourquoi ne pas te faire faire des implants mammaires si ça peut te permettre d’être désirée, d’avoir un travail mieux payé ? Pour nos « décideurs » pseudo-philanthropes, l’évolution des sciences appliquées ouvre de nouveaux horizons au marché, de nouvelles terres économiques à exploiter.

Sartre est dépassé : l’enfer ce n’est plus seulement l’autre qui vient réduire le champ des possibles, mais aussi tout ce qui nous détermine – à commencer par notre propre nature – tout ce qui vient freiner la nouveauté du désir. Notre imperfection consubstantielle porte une force de frustration dont le marché peut se régaler. Peu à peu cette gangrène atteint l’ensemble de la société et il finit par être demandé à l’État de garantir par le droit ce que la science offre comme possibilités. Si la société se fonde sur la satisfaction des désirs et l’assouvissement des fantasmes, on peut repousser indéfiniment les limites posées par la loi, jusqu’à sa destruction même, jusqu’à un point où la notion même de loi aura perdu toute raison d’être. Le droit, dont la finalité est de poser des limites à l’arbitraire du désir, n’a pas à garantir la possibilité de tout ce que l’imagination peut concevoir.

René Girard a montré dans son magistral ouvrage sur le désir triangulaire, Mensonge romantique et vérité romanesque, que nous ne sommes pas à l’origine de nos choix. Désirer suppose toujours l’intervention de celui qu’il appelle le « médiateur ». Nous vivons aujourd’hui dans un système qui a fait de l’envie et de l’avoir le principal facteur de satisfaction. Or nos limites – comme nos potentialités – constituent principalement notre Être. Dans des sociétés du paraître, c’est l’Être qui se trouve en danger. Cet Être qui se construit par le savoir, par l’expérience de l’altérité et de sa propre finitude que l’on peut dépasser par l’expérience spirituelle, la culture, l’art ou le sport. Mais quelle valeur a une performance sportive lorsqu’elle est dénaturée par le dopage ? Le visage de mon prochain est-il encore « une altérité qui ouvre l’au-delà » (Lévinas) lorsqu’il porte le masque du Botox ?

Le post-humain est en transhumance dans la sphère du désir. L’herbe est toujours plus verte ailleurs dit le dicton, et il faut pouvoir se contenter de ce que l’on est, s’accepter tel que l’on est par un travail permanent sur soi et sa propre nature d’homme. Ce n’est pas la technique – ou les techno-sciences – en tant que tekhnè qu’il faut mettre en question, mais une société technicienne – au sens de Jacques Ellül – se présentant comme progressiste, où la technique est de surcroît mise au service d’un système mercantile et consumériste faisant peser sur nous des déterminations de plus en plus nombreuses. En la sacralisant, l’humanité détruit son environnement naturel et, devenue addict, se détruit elle-même : le progrès technique ne va pas sans nuisances et met en danger la liberté même de l’homme qui s’inclut lui-même par la cybernétique dans le processus technique en devenant un matériau d’expérience scientifique, une « ressource humaine ».

L’interdépendance du capital, de la technique et de consommation servies par l’idéologie du Progrès portent en germe la même maladie : la destruction irrémédiable de toutes les valeurs qui fondaient l’ancienne humanité. La soif de performances ne doit pas nous laisser négliger notre humanité même : ne léguons pas, par un égoïsme imbécile, un monde sous hiver nucléaire à des bébés-éprouvettes. Il y a urgence !

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