De l’avant pour l’après

EvolutionNous pensons aujourd’hui vivre dans une époque où l’Histoire est histoire du progrès. Ces deux notions sont en lien avec l’idée que nous nous faisons de la temporalité : est-elle cyclique ou linéaire ? L’Histoire est-elle un éternel recommencement ou a-t-elle un sens ? Les marxistes ou encore Francis Fukuyama lui en donnent un. Ceci implique un critère permettant la mesure : l’économique et la lutte des classes chez Marx, le politique et l’avènement de la démocratie libérale chez Fukuyama. La notion de sens de l’Histoire implique un progrès de l’Histoire. Pour autant, il paraît nécessaire de dissocier les différents domaines que recouvre la notion de progrès : technique, scientifique, artistique, politique, moral, social. Quelles différences pouvons-nous établir ? Le progrès technique et scientifique permet-il le progrès social ? Quelle place accorder à l’individu dans ce processus ?

Les phénomènes historiques peuvent-ils être soumis à un classement autre que chronologique ? Peut-on comparer les civilisations entre elles, ou doit-on considérer que chaque civilisation forme un tout unifié et indépendant, possédant son propre système de valeurs, ses propres normes, institutions, manières de penser, de vivre ou de sentir ? Nous pouvons poser des critères permettant de penser le progrès, ou de penser l’Histoire. Le progrès étant lié à l’idée de temporalité, nous pouvons nous poser la question de savoir dans quelle mesure les sociétés présentes peuvent être supérieures aux sociétés passées. Les civilisations maya et égyptienne sont-elles objectivement comparables ?

L’Histoire de ces sociétés est celle des structures permettant la vie en collectivité. Nous naissons dans un monde déjà formé, donné : dans une culture, dans une société, dans un environnement. Nous ne naissons pas vierges. Ce déterminisme est parfois dur à accepter, il n’empêche qu’à notre naissance, nous sommes déjà préformés par une culture qui nous est donnée en partage et que nous pouvons à notre tour réinterpréter, transformer et transmettre aux générations futures. On ne conserve les acquis des générations précédentes que lorsque nous conservons le contenu de ce qu’elles nous ont transmis tout en lui apposant notre marque. Sur le plan de la possession de ces biens, il y a en effet progrès, par accumulation. Notre génération possède ce que les générations précédentes ont produit, plus ce qu’elle produit elle-même.

Progrès scientifique, technique et artistique

Le progrès scientifique procède par accumulation et révolutions successives[1] : il est manifeste que nous possédons plus de choses qu’un savant du XVIIe siècle. Aujourd’hui l’extension de notre savoir nous a obligés à en établir un classement, et à nous spécialiser. Le progrès technique est irrégulier et procède par renouvellement : les techniques nouvelles rendant les autres obsolètes, les techniques anciennes sont donc remplacées par des techniques nouvelles. Les sciences et la technique peuvent progresser par essence, de droit, et non de fait. Leur progression n’a pas été constante dans l’Histoire, il y a eu des périodes de stagnation, ou d’accélération – ce qui caractérise la période contemporaine. Le progrès scientifique et le progrès technique sont étroitement liés : la mise en application de la science permet le progrès technique, et le progrès technique permet la création de nouveaux instruments d’expériences, favorisant le progrès scientifique.

Pour Jacques Ellul, grand penseur du phénomène technique, un progrès dans un domaine s’accompagne toujours d’une régression dans un autre. C’est ce qu’Aron exprime en substance lorsqu’il dit que le progrès économique (et donc la croissance) n’est pas condition du progrès social ou humain. Ellul pense à ce sujet que le progrès technique (ou l’extension du système technicien – la technique en tant que système) s’accompagne toujours d’une perte morale, culturelle, sociale ou anthropologique. La raison en est que l’extension du système technicien a besoin de niveler et de modifier les structures qui sont condition de sa survie pour pouvoir s’accroitre. C’est la notion de progrès global qui est remise en cause : il peut y avoir progrès dans un domaine (technique ou non) en particulier sans pour autant que la société progresse dans son ensemble.

En revanche, on ne peut pas parler de progrès artistique parce que chaque œuvre forme un tout original, chaque œuvre est spécifique et porte en elle-même ses propres valeurs, ses propres normes. On ne pourrait pas comparer par exemple un masque africain à un tableau du Caravage : leurs mondes forment chacun des en-soi empêchant toute forme de comparaison objective, ce qui ne nous empêche pas de poser un jugement de goût personnel et de faire état de nos préférences personnelles. En matière d’art prime la question de la sensibilité, qui est contingente, non objective et non objectivable. Selon les époques, nous poserons des jugements de goûts collectifs, nous aurons des préférences esthétiques collectives différentes de ceux qui nous ont précédés et de ceux qui nous suivent. S’il nous est difficile de faire état d’un progrès des œuvres, peut-on parler d’un progrès des techniques artistiques ?

Le progrès scientifique et technique amène t’il le progrès politique et social ?

Aujourd’hui, les sociétés ont progressé sur les plans technique ou scientifique mais veulent faire disparaitre tous les contenus spirituels, religieux ou moraux qui régissent normalement les sociétés. Les structures remplacent les contenus d’où une perte globale de sens, la principale plaie du monde démocratique et individualiste moderne : « En termes abstraits, une économie efficace n’est pas nécessairement une économie juste. Une répartition équitable des biens n’est pas nécessairement celle qui favorise la croissance la plus rapide. [2] » Les notions d’efficacité, de rendement, peuvent rentrer en contradiction avec celle de justice. Un capitalisme outrancier échappant à l’Homme, censé le diriger et le faire fonctionner, peut porter finalement préjudice à l’Humanité, ou aux sociétés elles-mêmes. L’économie n’est véritablement utile que si elle permet de réduire le problème de la faim dans le monde ! En mettant l’Homme au service de l’économie et l’économie au service de la finance nous avons provoqué de graves déséquilibres. L’idéologie de la croissance infinie dans un monde fini, nous le voyons aujourd’hui, engendre la pauvreté, la précarité sociale et devient, à terme, nuisible à l’individu (fermetures d’entreprises, licenciements, déplacements de population).

Sur le plan politique, la notion de progrès est omniprésente dans le discours contemporain, faisant de la démocratie libérale le meilleur régime possible et imaginable, voire même, pour Vincent Peillon, une nouvelle forme de religion. Nous pouvons poser la question de sa pertinence. Elle conduit inévitablement au totalitarisme et à la guerre lorsqu’on cherche à l’appliquer partout – en Irak, en Lybie ou en Syrie, au mépris de toutes les structures politiques existantes, parfois pluri-centenaires. Le fait politique pose une question, toujours la même : comment faire vivre les hommes en communauté ? Comment assurer l’existence et la durée des groupes organisés ? Autrement dit : comment organiser la vie des individus dans les meilleures conditions possibles, et comment permettre la pérennité d’une société constituée. Un régime politique n’est en soi ni bon, ni mauvais, il le deviendra dans un contexte donné, selon que la solution qu’il apporte à ces deux questions est satisfaisante ou non. « Toutes les sociétés et tous les régimes sont un effort pour concilier la hiérarchie avec l’égalité, la hiérarchie de pouvoir avec l’égale dignité humaine.[3] » La difficulté du politique vient du fait que ces termes sont souvent antinomiques, voire difficilement conciliables !

La démocratie n’échappe pas à la loi du genre et nous pouvons la décrire comme un régime politique intrinsèquement hypocrite. L’exigence d’égalité de la démocratie moderne ne serait donc qu’un leurre ? Même si Tocqueville parle de marche démocratique vers l’égalité des conditions[4], il reste que l’égalité de fait, aussi nommée égalitarisme lorsqu’il s’agit d’une doctrine politique est irréalisable. L’organisation de la société suppose les inégalités (non pas devant la loi, mais inégalité des conditions). C’est pourquoi les structures mises en place feront croire qu’il y a égalité alors même qu’il n’y en a pas. C’est pourquoi le régime démocratique est un régime faible, donnant l’illusion de la liberté et de l’égalité, alors qu’il multiplie, appliqué à la réalité, les incursions dans l’intimité de l’individu, ainsi que les mesures de surveillances ou de contrôle.

La structure des gouvernements

Le libéralisme contemporain a apporté une solution au problème de la coexistence en fondant le bénéfice public sur l’intérêt individuel. Mais cette mise en ordre économique du monde et l’invention de l’économie politique comme nouveau manuel mis à la disposition des Princes a pour fonction « d’abolir tout ce qui, dans les mœurs, les coutumes et les lois des sociétés existantes, fait obstacle au jeu “naturel” du Marché, c’est-à-dire à son fonctionnement sans entraves ni temps morts[5]. » L’individu est de ce fait condamné à vivre, au nom de son « intérêt bien compris » comme une monade, nomade et atomisée. Nous assistons aujourd’hui à la destruction progressive par le politique de toute valeur qui pourrait encore attacher l’individu à son milieu – que ce soit la famille, la religion, le droit ou la coutume – pour l’adapter sans cesse à un modèle théorique et à une anthropologie matérialiste de la rupture. Elle a pour conséquence la disparition progressive du sens du sacrifice et de l’économie du don au sein d’un espace commun et l’éradication de tous les « montages normatifs grâce auxquels les sujets des générations successives parviennent au statut d’humains[6] » et l’intégration de l’individu-objet à la fois au capitalisme et à la technique comme instrument ou ressource exploitable (cf. la récente sortie désormais célèbre de Pierre Bergé sur la location du ventre des femmes).

Alors quelle place devons-nous donner au politique, aux gouvernants et aux gouvernés ? On peut faire reposer une société sur les gouvernés, comme les sociétés de type démocratique, ou sur les gouvernants ce qui donnera des sociétés de type oligarchique, aristocratique ou autoritaire. On peut passer de l’un à l’autre si les sociétés se corrompent ; la France depuis 1789 jusqu’à la 3e République en est un exemple saisissant. Peut-être faudrait-il que l’on songe aujourd’hui à une nouvelle alternative…

La difficulté de trouver une solution définitive à cette question a amené certains penseurs à concevoir des types de sociétés qu’Aron nomme « unitaires » puisqu’elles prétendent ramener tous les critères de gouvernance à un seul, les cultures à une seule, ce de manière progressive, comme l’internationalisme marxiste ou l’européisme. D’autres maintiendront la pluralité culturelle des sociétés et pensent qu’elles ne pourront se fondre en une seule. La différence entre ces deux conceptions vient du, ou des critères choisis comme étant politiquement déterminants. La proclamation de la disparité culturelle prendra pour critère la culture, le spirituel ou le religieux, les modes de vie, de pensée, ce que les cultures ont en propre, ce que Montesquieu a appelé « l’esprit du peuple[7] ». Les internationalistes prendront un critère transculturel, comme l’économique, le scientifique ou la technique. Qualitatif dans le premier cas, quantitatif dans le second. Même si aujourd’hui le critère quantitatif prime – la technique permettant au scientifique et à l’économique de s’universaliser en mettant en contact toutes les civilisations (révolution de l’ordinateur et d’internet) – aucune des deux solutions n’est viable et ne se suffit à elle-même.

Conclusion

En période de désastre économique et de crise sociale aggravée, nous devons donc reposer cette question philosophique éternelle : celle de la finalité des sociétés humaines, du but recherché par chacun, l’Homme cherchant avant tout, comme chacun sait, le bonheur. Peut-il le trouver dans l’errance progressiste ou la course à la croissance ? Peut-il le trouver dans une société matérialiste conduite à renier et détricoter l’Humanisme qui faisait sa force au nom de la déconstruction et du changement – autre terme pour désigner la haine de ce qui se faisait avant ? Pour y répondre, nous devons nous réinscrire dans une continuité historique, ainsi qu’au sein d’un réseau de sociabilités, et quitter le mythe adolescent de la table rase perpétuelle. Le progrès scientifique et technique est fait pour l’Homme et non pas l’inverse. Pris dans le tourbillon de la mondialisation et des « désirs d’avenir », nous devons retrouver le sens du passé.


[1] Cf. Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, coll. Champs Flammarion

[2] Raymond Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle, IV

[3] Idem.

[4] Tocqueville, De la démocratie en Amérique, T.1, introduction, Garnier Flammarion, p.?

[5] Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, III

[6] Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie, 1989

[7] Montesquieu, De l’esprit des lois, XIX

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