Booba ou l’expression du nihilisme néo-libéral

Booba & YodaDe la critique musicale à la Critique tout court, par Syl No. Un texte qui n’a, malheureusement, pas pris une ride…

L’actualité musicale en France a été, il y a peu, marquée par « le phénomène Booba », ainsi que présenté par l’ensemble des médias s’occupant de musiques actuelles ou de culture ‘‘mainstream’’ et ‘‘underground’’, soient un certain nombre de fanzines et de magazines, tel Les Inrockuptibles, et plus particulièrement après son passage dans l’émission télévisée « Le Grand Journal » (26/11/2010, Canal+).

Gangsta-Money-Business

Le rappeur Booba, alias ‘‘B2o’’ pour les puristes, y était présent dans un but promotionnel vêtu d’une panoplie de joueur de baseball américain et arborant un large médaillon à l’effigie de Yoda, le personnage de sage aux visions prophétiques de la trilogie ‘‘Star Wars’’, afin d’interpréter « Paradis », un morceau autobiographico-hagiographique très « MOI, JE » débutant par un tonitruant accord de piano reprenant la Marseillaise, rehaussé d’un appel à la résistance : « Kalashnikov chargée toujours de la partie » et retraçant son parcours de victime d’une « patrie [la France] qui n’aime pas les négros » ainsi que son passé de délinquant multi-cartes – et non-pas de grand bandit comme il aime a le laisser entendre : « j’ai fait du trafic de substances chimiques […] ennemi public, j’ai fait dans l’illicite » -, tout en évoquant aussi son dégoût du travail : « taffer de 9 à 5, pour moi c’est pas la vie ».

Il se présente en toute humilité comme une sorte de prophète messianique : « mon rap a été crucifié a en devenir Christ » (ce qui explique peut-être aussi l’ostensible Yoda qu’il porte sur l’estomac…). Le rappeur-prophète-résistant pondère tout de même son propos, précisant : « j’aime moins me battre depuis que j’ai de nouveaux habits » du fait qu’il ait « acheté en Enfer un petit coin de Paradis » et d’avoir « investi a Dubai et Abou D’Abi »… avec Booba, on serait donc plus dans le conseil rap ‘‘gangsta-money-business’’, du style Puff Daddy ou Snoop Dog, que dans l’appel à la révolte du rap de la période héroïque des Public Ennemy ou NTM.

De Lunatic à la pompe a la fric

Quoiqu’il en soit, et pour ne pas juger à l’emporte pièce, je décidais d’écouter l’album ‘‘Lunatic’’ en entier et de lire quelques articles, cela combiné à un débat impromptu avec le journaliste es musiques actuelles de La Provence et le fondateur du groupe rap ‘‘Le Kyma’’, et je me rendais compte de quelque chose d’assez déconcertant… il me sembla que tout ce petit monde et moi-même n’avions pas écouté le même album, ou tout du moins pas entendu la ‘‘même musique’’… je m’explique.

A l’écoute de l’album ‘‘Lunatic’’ de Booba un réel sentiment de malaise m’étreignit. Je ne parle pas de cette sensation étrange, mélange d’attraction / répulsion, d’adhésion / indignation, d’exaltation / dépression qui m’avait envahi à l’écoute du premier album de Booba et de son camarade de galère Ali réunis sous le même nom de ‘‘Lunatic’’ pour ‘‘Mauvais Oeil’’. Un album réaliste, une chronique sombre comme la réalité vécue par ces primo-délinquants de banlieue qu’étaient les interprètes, désabusée et dure à leur image, perdue comme cette jeunesse marginalisée aux repères éclatés, mais avec une lueur d’espoir pas tout à fait encore éteinte au fond des ténèbres du deal, du vol, de la violence, de la prison, de la misère et de l’ennui… une lueur spirituelle aux couleurs de l’Afrique, de l’Islam et de ses valeurs, une visée politique quant au combat émancipateur et libérateur, ainsi qu’une certaine poésie et un romantisme noir dans des textes – je vous renvoie aux morceaux : ‘‘Le silence n’est pas un oubli’’ ou ‘‘Pas l’temps pour les regrets’’ par exemple – dont il faut dire que deux styles s’y faisaient jour : brutal et agressif pour l’un, support de références puisées dans la sub-culture populaire télévisuelle en ce qui concerne Booba ; plus calme et psalmodique, venant soutenir une pensée plus structurée chez Ali. C’est cette combinaison des deux, une certaine forme de dialogue, qui rendait Lunatic – le groupe – intéressant… mais revenons au dernier album de Booba, ‘‘Lunatic’’, objet de notre propos.

Car c’est bien sûr le titre de l’album qui m’inspira ce retour a Lunatic – le groupe – et alors que Booba a produit cinq autres albums depuis, sous sa propre étiquette, les médias mainstream nous présentaient ce dernier volet comme quasi-révolutionnaire tant sur le fonds que sur la forme. Un regard sur sa vie et sur le passé, un regard sans concession sur le Présent. Peut-être un message visant à envisager l’avenir venant d’un homme dont, répétons-le, le « rap a été crucifie a en devenir Christ » (sic). Alors quelle est la révolution musicale promise ? Quel regard Booba porte-t-il sur ces années écoulées et sur sa prime jeunesse ? Quel message tient-il a envoyer à cette jeunesse qui l’écoute, principalement celle des quartiers défavorisés de banlieues comme on a pu le vérifier au Virgin Mégastore des Champs Elysées ? C’est bien la tout le nœud du problème…

Ce dernier album n’est, premièrement du point de vue d’un amateur de rap, qu’une énième resucée de ses précédentes productions sans plus d’inspiration. Un repompage de textes aux thèmes éculés – écoutez les chansons ‘‘Pitbull’’(Ouest Side, 2006) et ‘‘Paradis’’(Lunatic, 2010) ou Booba évoque une enfance solitaire, les femmes possédées, sa maman, le fait que « les derniers seront » soit « les vainqueurs » (Pitbull, 2006), soit « les premiers » (Paradis, 2010), et son obsession de la crucifixion dans des termes quasi-similaires, et ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres… en fait chaque morceau est, plus ou moins, une réécriture de titres antérieurs… on n’est plus dans la “punch-line” mais dans le “Copy-Paste”!

Un album où même les samples musicaux sont repompés, tel l’accord de piano de ‘‘Le bitume avec une plume’’ (Temps Mort, 2002) repris dans ‘‘Paradis’’(Lunatic, 2010), et j’en passe… Le reste est définitivement importé du gangsta-rap américain et de la pop-music commerciale sans plus de créativité – on ne va quand même pas se priver d’une si belle aubaine de faire du commercial déjà bien éprouvé – toujours ce cote business chez Booba, dont le leitmotiv est que « l’argent fait le bonheur » et qui n’hésite pas à nommer plusieurs fois sa propre marque de vêtements – Unkut – dans ses morceaux… ou à vanter la qualité de la cocaïne vendue par ses amis dans son quartier !

Booba ou la rédemption du “Bo-boloss”

Bien que Booba se défende d’être un exemple ou un modèle, accompagné en cela par le coryphée des journalistes assermentés ‘musiques actuelles’ qui nous la jouent sur l’air du ‘‘Arrêtons de parler sujets de société avec les rappeurs, parlons de leur musique !’’ car ‘‘Booba c’est le meilleur ‘flow’ du rap francais et des ‘punch lines’ qui tuent !’’ – en gros, parlons le langage de cours de recréation des collèges où Booba fait vendre et passons sur ce qu’est historiquement et objectivement le Rap : un mode d’expression de populations déclassées sur leur quotidien, leur environnement, leur souffrance et leur révolte – il faut quand pourtant relever que c’est le rappeur lui-même, non content d’affirmer que son rap est porteur – comme nous l’avons déjà évoqué plus haut – de stigmates quasi-christiques, qui s’attribuait une fonction messianique depuis déjà un certain temps en s’affirmant comme « le grand sauveur » (Game Over, 2008). Ainsi donc ce nouvel album garde le cap et Booba poursuit son oeuvre : un rap aux propriétés transubstantielles et au message éternel…

C’est ainsi qu’en ce qui concerne la forme, n’en déplaise aux zélateurs du trinitaire Booba-Boulbi-B2o et si l’on a bien suivi la carrière du personnage, il faut quand même bien reconnaître que c’est toujours à peu près la même chose : toujours les mêmes poses ‘american gangsta du ghetto’ estampillées MTV, le même ‘flow’ monotone et nonchalant et des mélodies qui, quoique ‘séduisantes’, ne sont trop souvent que des ‘copiés-collés’ de productions antérieures, un cocktail qui semble aussi bien séduire le journaliste embourgeoisé des Inrock que le spécialiste du ‘music business’, tous deux en quête de ce supplément d’âme qui leur donnera le sentiment qu’ils n’ont pas tout trahi. Quant aux ‘punch-lines’, et bien… voila le fonds de l’affaire, et c’est la que l’analyse s’impose.

En effet, ces phrases ‘‘coup-de-poing’’ qui feraient de Booba ce rappeur hors norme, ce presque ‘génie’ (comme on me l’a présenté !) de l’uppercut dialectique, elles sont le verbe qui fait Sens… et lorsque, après avoir écouté la quasi-totalité de l’œuvre du ‘maître’, le sens se fait soudain jour, la vérité mise a nue dans toute sa crudité, alors tout s’éclaire… les dix commandements de B2o sont (citations entre guillemets) :
1)   « avoir de grosses liasses » et « faire de l’oseille » à tout prix
2)   avoir « une grosse queue » et « une grosse voiture », de préférence « Ferrari », « Lamborghini », « Range-Rover » ou « Mc Laren »
3)   « baiser des putes », avec un goût particulier pour la « sodomie » et la « levrette » avant de laisser la « be-a-tch avec le cul cassé »
4)   dépenser sans compter et faire le malin en boite de nuit
5)   toujours garder son « Glock » à portée de main
6)   prendre sa revanche sur (dans l’ordre) « ceux qui ont tué le Christ », les « boloss » « fils de colons », les « flics » et tous les empêcheurs de dealer ou « bolosser » en rond
7)   de ne jamais oublier son appartenance au ‘crew’ des « négros » (je cite toujours), des « blacks », des « esclaves »
8)   s’habiller en « Unkut », la marque du maître himself !
9)   vivre vite sur « cette pute de Mother Earth » car « la vie est une chienne » et ne pas perdre de temps à travailler
10)  « assurer ses arrières » tout en « protégeant ses intérêts »… tout ça en fumant des « pet’ » (joints) de la meilleure matière.

Nietzsche avait raison…

Et de s’écrier soudain : ‘‘Nietzsche avait raison !’’ Car qu’est-ce donc que Booba-Boulbi-B2o sinon celui-là, dont Nietzsche repris le nom des épîtres de Jean, « qui nie le Père et le Fils », ce « Séducteur » portant le nom de l’Antéchrist, ce messager annonciateur du renversement de la Modernité dont il est issu. Modernité identifiée comme « cette paix avariée, ce compromis lâche, toute cette malpropreté vertueuse du oui et du non modernes. Cette tolérance et cette largeur du cœur qui ‘‘pardonne’’ tout parce qu’elle ‘‘comprend’’ tout », et de l’homme moderne, celui qui « ne sait plus vers quoi [se] tourner » (Nietzsche, L’Antéchrist).

Il semble en aller ainsi de ces rejetons de la bourgeoisie qui servent la soupe sans comprendre que ce sont eux les « boloss » – ces « fils des colons » qu’il faut faire « payer » (je cite toujours) – de la farce ‘Boulbiesque’, comme de cette jeunesse perdue des banlieues grises qui se tourne tantôt vers le modèle du Gangster afro ou latino des ghettos américains et son idéal de fric facile et de ‘bitches’ (putes) soumises, tantôt vers celui de l’esclave révolté tendance intifada Palestinienne sans comprendre qu’ils choisissent alors la voie du kamikaze et de l’anéantissement pur et simple : « J’fais comme en Palestine / Comme les frères qu’on assassine / Un peu d’Ovomaltine / Et c’est d’la dynamite. » (Si tu savais – feat.92i, 2010). Et ce ne sont pas les saillies antisémites du sieur Dosseh qui vont inverser la tendance : « Tu m’verras pas sucer d’bites / ni faire de courbettes pour se faire bien voir / Ils ont tue le Christ, combattus le prophète, Moi combien d’fois / J’les vois prêt a changer d’sexe comme Rue Paul pour rentrer en playlist / mais leur dernière vision n’sera qu’un p’tit blackos et un grand ‘tis-mé’. » (45 Scientific, 2010) – version bis de : « leur dernière vision s’ra un gun et un chauve » (Ouest side, 2006) -, sans parler de son désormais fameux « fuck la France! »

Tout cela ne peut que contribuer à pousser cette catégorie de la population déjà la plus paupérisée et la plus stigmatisée à se marginaliser plus encore et à s’éloigner définitivement de l’unique société à laquelle ils appartiennent : la société Française, en participant de cette stratégie du conflit de civilisation que certains promeuvent dans l’ombre ! Ceci pourrait bien expliquer la complaisance – consciente ou non – des médias de masse quant à la récente sur-médiatisation du personnage, si l’on met de cote l’aspect purement business et pompe a fric pour les maisons de disque et les médias afférents… car comment expliquer autrement la promotion d’un album dans lequel on peut entendre: « Je fanatise les foules comme Hitler ou Lucifer / y croient connaître mon vrai visage / J’bosse comme un Noichi (Chinois) / Je gère le nesbi (business) comme un Juif / C’est comme ça qu’je conçois le métissage. » (45 Scientific, 2010)… Le néo-libéralisme : quand tout se mélange à n’y plus rien comprendre, dans l’immédiateté de la consommation de masse, jusqu’à la nausée !

Nietzsche a conceptualisé le fait que nos sociétés modernes sombreraient dans le nihilisme du fait d’un retournement des valeurs, d’un passage définitif de la tradition au libéralisme, de l’idéal social à l’individualisme forcené, de la spiritualité au scepticisme, de la volonté de puissance – entendue comme force créatrice de Civilisation tendue vers la Beauté – au désir de jouir – dans le sens de l’appropriation destructrice et de la consommation animale. Le nihilisme est entendu comme étant l’abandon des valeurs essentielles au fait qu’une société puisse se survivre à elle-même, au temps qui passe, à ses individualités, à ses groupes d’intérêts, aux forces centrifuges qui travaillent à son délitement. Le libéralisme philosophique, hérité des Lumières – issues en ligne directe de l’Universalisme chrétien et teintées de protestantisme – était pour Nietzsche le facteur déclencheur de ce retournement des valeurs. Nous avons basculé aujourd’hui dans le néo-libéralisme, fauteur de destruction des dernières valeurs garantes de la concorde sociale.

L’Antéchrist

Quel rapport avec Booba me direz-vous ? Et bien Booba est à l’image même de ce processus d’annihilation, il en porte en effet les stigmates. Il est l’ombre de cette créature annonciatrice de la fin d’un cycle : un Antéchrist, messager du chaos néolibéral dans lequel il n’existe plus rien d’autre que notre solitude menée par des pulsions de Mort et avide de jouir de tout, à tout prix, avant la destruction finale.

Syl No

3 réflexions sur “Booba ou l’expression du nihilisme néo-libéral

  1. Haha mon dieu ça va les chevilles? Allez bande de branleurs, on arrête de se branler la nouille, on se coupe les cheveux et on se cherche un vrai travail, en laissant aux rappeurs le soin de divertir la population avec de bonnes punchlines.

    • Quelle condescendance… C’est pas avec ces préjugés et cette simplification à l’extreme que tu vas faire avancer le débat. Les commentaires comme le tient n’ont pas lieu d’exister !

  2. Je n’ai que ces mots pour vous: travail et savon.

    Allez porter des parpaings sur un chantier, faites de la boxe contre des Kosovars et des Turcs, et après vous aurez le droit de l’ouvrir.

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