Catholicité, identité et différence

La dernière controverse opposant Laurent Dandrieu et le blogueur Koz a remis en lumière cette question passionnante du rapport des catholiques à leur identité de foi, leur appartenance politique et leurs diverses réactions face aux récentes exhortations du pape François sur l’accueil des migrants pendant l’année de la Miséricorde.

Nous avons naturellement tendance à opposer l’identité et la différence : faire de l’identité (intrinsèquement combinatoire) un objet uniforme ou fantasmer de manière toute abstraite la différence. Ce faisant, nous nous laissons enfermer dans des distinctions conceptuelles inhérentes à la pensée catégorique de la philosophie occidentale… sans parvenir à en sortir parce qu’elles structurent notre esprit même. Notre pensée est duelle, nos « clashs » le sont également : c’est une force comme une faiblesse.

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François Jullien essaie d’en sortir dans un petit livre (passionnant) publié récemment aux Cahiers de l’Herne, « Il n’y a pas d’identité culturelle« . Plutôt que de parler d’identité culturelle, il parle entre autres de ressources ; plutôt que de parler de différences, il parle d’écart. Selon moi, ces termes opérants permettent à eux seuls de faire éclater la rigidité des catégories qui structurent le débat et restaurent la dynamique naturelle existant entre différents pôles conceptuels. Parce que nous pensons l’être dit-il, nous ne sommes pas capables de penser l’entre. Par conséquent, nous avons beaucoup de mal à penser la mutation, ce à quoi François Jullien, pénétré de culture chinoise (cf. le Yi Jing, livre des mutations et le taoïsme) est philosophiquement sensible. La langue chinoise se prête d’ailleurs parfaitement à cela[1]. L’Europe est à la fois chrétienne et laïque[2], elle s’est développée dans une tension féconde entre ces deux dimensions qui sont la Foi et la Raison. Mais il existe une large palette – bien comprise par les catholiques, souvent assez surpris de se faire traiter de bigots ou de culs bénis[3] – entre le fidéisme et le rationalisme. Scinder le débat entre deux camps qui seraient irréductibles montre avant tout notre impossibilité à penser l’entre, la tension, l’écart, la combinaison d’éléments apparemment contraires intellectuellement mais qui n’existent pas de manière absolue ou séparée et sont intrinsèquement solidaires dans la vie vécue.

Une culture qui ne se transforme pas meurt, mais on ne peut pas non plus la forcer à se transformer par idéologie, c’est à dire en lui imposant un modèle réducteur dont elle ne veut pas. La forcer à se transformer, peu importe au nom de quoi, produit des tensions. Et il est indéniable que François, fils d’immigrés italiens piémontais au Nouveau monde fait apparaître ces tensions déjà présentes en pleine lumière, peut-être parce qu’il les vit aussi lui-même personnellement !

De quoi le migrant est-il le nom ? Je donne raison à Koz. Un certain nombre de catholiques plutôt classés à droite font d’une chrétienté (ensemble politique) qui n’existe plus un âge d’or mythique, garant de l’ordre social. Ce n’est pas tant le Christ qui serait important mais l’ordre social qu’il favorise. On sort là de la mission de l’Eglise pour tomber dans une confusion d’ordre théologico-politique… et oublier la Foi. Mais sur ce point, je donne aussi raison à Laurent Dandrieu : la question de l’immigration en France prend une importance croissante et il ne faudrait pas que la position de l’Eglise – au regard de sa tradition somme toute sage et mesurée – soit confondue avec une fuite en avant au nom de la diversité au mépris du droit des gens… Appeler à la prudence en disant qu’on n’accueille pas n’importe qui n’importe comment est légitime !

Il ne faudrait pas non plus que la position de l’Eglise soit récupéré par les tenants du Capital, ravis d’importer un nouveau lumpen prolétariat pour pallier à une démographie en berne et jouer à la baisse sur les salaires. Il ne faudrait pas non plus déifier le migrant dans un grand mouvement d’amour sans se poser la question des causes de son départ, les modalités de son arrivée… et la responsabilité de nos gouvernements. L’immigration massive ainsi que la montée en puissance partout dans le monde de l’Islam Wahhabite nous questionnent, c’est dans un « entre » subtil que nous trouverons des réponses, pas dans des positions réifiées sur des catégories philosophiques essentialisées. On se pose la question de la compatibilité de l’Islam (quel Islam ?) avec la République (quelle République ?) ou la modernité (quelle modernité ?). Ce ne sont pas des idées abstraites, elles sont diversement et à des degrés divers incarnées par des gens. Dans quelles ressources communes pouvons-nous alors puiser ?

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Je suis catholique et français. Religieusement, je suis catholicos tourné vers l’universel. Français, je suis tourné vers un autre commun. Même si je me sens plus immédiatement proche sans doute d’un catholique chinois que d’un athée français, je reste français et profondément attaché à ma culture, mon pays avec tout ce que cela comporte y compris ses frontières.

Ne pas laisser quelqu’un mourir devant ma porte est une exigence personnelle. Mais de l’accueil un devoir moral sans discernement et demander aux catholiques de supporter collectivement le coût d’une politique d’immigration massive (et d’importation de l’idéologie wahhabite prétendant avoir le monopole de l’orthopraxie dans le monde musulman avec la complicité des politiques) ayant vocation à subvertir notre commun, certainement pas. On en voit le résultat, notamment la tuerie du Bataclan, Cologne ou la multiplication des persécutions des chrétiens dans les pays d’Orient ravagés par la guerre jusque dans les camps de réfugiés… Comme Cécile Duflot critiquait l’Eglise y a quelques années en disant qu’elle ne faisait pas assez pour loger les pauvres en hiver, n’est-on pas en train de se faire complètement balader par le politique qui se sert de l’Eglise en la réduisant – comme Alain Minc – à une ONG tout en méprisant par ailleurs son système de croyances (l’utilité sociale de la religion encore une fois) ? Migrer n’est pas facile. Ne joue-t-on pas avec le malheur de ces pauvres gens ?[4]

Ce discours idéaliste et optimiste sur la migration, je l’ai entendu plusieurs fois sur ma paroisse, avec la parabole du bon samaritain. Le discours sur l’accueil absolu n’y est pas moins idéologique que celui sur le rejet sans conditions. Cette charité à courte-vue m’agace profondément, simplement parce que le « divin marché »[5] et divers lobbies communautaires derrière y voient leur intérêt bien compris et que je ne peux pas valider moralement leurs actions : les prémisses sont fausses, les résultats sont problématiques, voire catastrophiques. C’est l’utilisation cynique par des politiques du principe chrétien de charité qui me gêne. Pas la pratique de la charité. Je ne sais pas si nourrir son ennemi est charitable ou suicidaire, chacun discerne et après discernement la seconde option me paraît être la plus probable : la charité et l’hospitalité n’excluent pas la prudence. Après tout, on n’accueille pas le cœur débordant d’amour un pervers sexuel chez soi lorsqu’on a des enfants en bas âge, ce que bien des gens occupés à donner des leçons de morale à tout le monde n’ont pas l’air de vouloir comprendre. L’importance même des flux diasporiques plus que l’action de « migrer » doit nous inciter à la réflexion.

« Xénophobe » ? Oui, je le suis avec les gens qui ne respectent ni mon pays ni ma culture, la méprisent et la détruisent (et ce n’est pas qu’une affaire de nationalité). C’est à dire pour reprendre Jullien, ceux qui veulent l’anéantissement des ressources culturelles qui me nourrissent l’âme et l’intellect au quotidien. Je suis rétif à la transformation de la culture qui est la mienne imposée par les politiques, me forçant à me plier à une diversité qui ne me convient pas, et me demandant en plus de sourire.

J’ai passé trois ans ou presque en Asie, je sais ce qu’est d’arriver dans un pays sans en parler la langue, j’ai connu la solitude de l’étranger en terre étrangère, je sais la somme d’efforts qu’il faut accomplir pour se plier à une culture autre que l’on aime mais parfois que l’on peut rejeter viscéralement. J’apprends le mandarin, je puise dans les ressources offertes par la culture chinoise que je respecte. Je me laisse enrichir par ses représentations, sa subtilité, son génie propre. Cette culture d’emprunt s’intègre à ma culture première, produit de salutaires tensions que je suis le seul à pouvoir résoudre. C’est la beauté de l’inter-culturel ! A l’étranger, 入境隨俗 ru jing sui su, je m’adapte aux cultures locales… jusqu’au retour au pays natal, ce beau pays qui est le mien et que je n’abandonnerais pour rien au monde, même avec les gouvernants médiocres qui sont à sa tête.

Je sais aussi que la France a produit de très bons fruits qui étaient des greffons, comme Cioran, Dali, François Cheng et bien d’autres. Elle n’a pu le faire que lorsqu’elle intégrait le génie étranger à son génie propre. Un génie dont elle assumait la profondeur mais aussi les limites, un génie sans doute partial, parfois fondé sur des fables, mais un génie anti-fragile, qui a su absorber des chocs et s’améliorer. La réponse n’est pas à chercher dans transnationalisme mondialiste qui fait du travailleur une monade inscrite ballotée ça et là par les mouvements et les nécessités du marché, qui nous fragilise en cherchant à créer du commun sur du vide. Elle n’est pas non plus dans l’identitarisme critiqué par Koz, qui existe, même s’il en fantasme l’importance. Mais plus on force des gens à courber la nuque et accepter ce qu’ils pensent pouvoir les détruire, plus on suscite des réactions fortes. C’est l’idéologie dont Koz se fait l’écho qui en étant allée trop loin suscite ce qu’elle dénonce.

一 Photographie de Marcin Ryczek – A Man Feeding Swans in the Snow (2013 ?)
二 Illustration du peintre taoïste Shitao – Brume dans la montagne (1707 ?)

[Note : Je tiens à préciser au lecteur que faute de temps, je n’ai pas encore pu lire les livres de nos deux auteurs, je n’ai donc écrit cette page qu’en me référant aux divers articles publiés à leur sujet dans Le Monde, Valeurs Actuelles et La Vie. Au delà de cette controverse, il me semblait important d’attirer l’attention sur cette erreur qui consiste à ne penser que dans les bornes que les concepts que nous utilisons nous imposent.]


[1]山水 shanshui – montagne-eau – désigne le paysage, lieu de la rencontre entre l’horizontal et le vertical, l’immobile et le mobile, le Ciel et la Terre par exemple.

[2] Ainsi, il vaudrait mieux parler de « ressources chrétiennes » plutôt que de « racines chrétiennes »… Nous n’avons pas arrêté (et encore moins fini) d’y puiser.

[3] Voir l’encyclique Fides et Ratio, de Jean Paul II, publiée en 1998

[4]  Logement: Cécile Duflot interpelle l’Église. Les culs-bénis, raillés la plupart du temps, sont priés de se rallier au politique lorsqu’ils peuvent pallier ses insuffisances…

[5] Voir l’ouvrage du même nom, de Dany-Robert Dufour, en Folio Essais

Muray et son exquis cadavre

Philippe MurayDepuis que Muray se lit à guichets fermés au Théâtre de l’Atelier, il ne se passe pas une semaine sans que l’on entende parler de lui. Contre la tentation d’une lecture simplement politique de son oeuvre, et libérale de surcroît, Léonard Roland, invité de l’EPHES, rappelle sa nature littéraire, donc supérieure à toute politique.

I- On s’arrache les restes…

Les idéologies ont leurs compagnons de route.

Et quand elles n’en ont pas (ou que leurs soutiens manquent un peu de grandeur), elles mobilisent les morts. Elles les déterrent, les maquillent, les agitent et les font parler, dans un stupéfiant numéro de ventriloquie zombie. Notre époque possède une grande habitude du procédé, elle qui a fait de l’exhumation une discipline morale et qui, forte d’une inflexible résolution, a entrepris d’ouvrir toutes les tombes et d’en juger les occupants à l’aune de ses absolus. Personne n’est à l’abri, y compris les irrécupérables. Surtout eux, d’ailleurs ! Les orgueilleux !

Ainsi, un des hommes les moins susceptibles de se voir réduit en gentil organisateur du débat contemporain, Philippe Muray, a l’auguste privilège, depuis qu’il a cessé d’agonir le siècle de ses réjouissantes imprécations, d’être devenu un maître à ne pas penser. On le met à toutes les sauces, le macchabée, et des plus indigestes : post-situ, postmoderne, postréac, et j’en passe (Chantal Delsol va jusqu’à lui coller un sticker « post-soixanthuitard » – le pauvre doit danser le jerk dans son sépulcre). Ces dénominations sont plutôt amusantes, au fond. C’est que chacun voudrait pouvoir brandir une relique du mort, en tirer un semblant de substance, de ce qui fait défaut lorsqu’on est vide.

S’il est évidemment cocasse de constater que la gauche revendique une partie de l’héritage critique d’un homme qui a passé la majeure partie de son existence à lui botter le train (avoir lu Muray commence à être du dernier chic chez les lecteurs de Télérama et de l’Obs), il l’est tout autant de remarquer que la même méprise se produit à droite. Ainsi, alors que les bobos s’amusent du pamphlétaire qui leur taillait encore hier des costumes Zadig et Voltaire, certains « libéraux-conservateurs » en font leur mentor.

La méprise des premiers mérite peu d’être commentée ; tout au plus peut-on la « mettre entre parenthèses » pour en souligner le grotesque. Le Muray récupéré et toiletté par la droite libérale, celle qui se réclame des « autrichiens » (Von Mises, Hayek et leurs continuateurs) est en revanche beaucoup plus intéressant. C’est à ce spectre que nous consacrerons quelques lignes. En effet, alors qu’il n’est pas très difficile de soutenir que Muray reste un essayiste de droite, même en tenant compte de sa profonde originalité, il est un peu plus acrobatique d’en faire un penseur libéral.

II- Muray, un libéral ?

Que P. Muray défende la liberté individuelle, la souveraineté de l’esprit et de la conscience, on ne peut en douter. Ses charges héroïques contre les visages contemporains du panurgisme forment l’essentiel de son œuvre. L’exécration qu’il voue à un monde qui, sous couvert de donner aux existences particulières le privilège d’évoluer dans un environnement enfin débarrassé du mal et des méchants, rend la vie proprement invivable, éclate à chaque page. Un libéral, le lisant, ne peut qu’être séduit par cet imprécateur rompant en visière au grand concours Lépine des chinoiseries et chicanes de notre merveilleuse époque. Et pourtant !

Ainsi que l’on doit procéder avec tous les penseurs subtils, il faut mettre son nez dans les textes, les lire, les scruter avec attention. Où, dans l’œuvre de Muray, pourrait-on trouver un éloge appuyé de la pensée libérale ? Apparaît à la marge, il est vrai, une mention de la Fable des Abeilles de Mandeville : l’absolutisme du bien serait le contraire même de la pratique de la saine vertu, et les vices privés, générés par la poursuite des intérêts individuels, produiraient tout le sel de l’existence. Muray partage donc avec certains philosophes libéraux cette exigence de lucidité qui l’empêche de souscrire aux mirages d’une anthropologie irénique.

Mais Muray ne s’avance pas plus loin. En effet, là où l’anthropologie libérale définit toujours un homme rationnel, jusque dans la satisfaction de ses pulsions[1], et le modèle d’un être aux motivations transparentes, Muray pense l’homme archaïque, inconscient, irréductible, d’où sa défense farouche de Freud et de la psychanalyse[2]. Dans une certaine mesure, l’homme archaïque, pour Muray, c’est l’homme véritablement libre. Inconscient, il échappe à lui-même. La fascination qu’exerce le roman sur la pensée de Muray trouve son origine dans cette intuition : l’homme n’est intéressant que dès lors qu’il ne sait pas ce qu’il fait (c’est toute l’histoire du grand roman européen depuis Cervantes). La sortie de l’Histoire advient lorsque la conscience prétend se saisir par un processus entièrement rationnel, qui l’amène à considérer sa liberté comme l’intelligence de cette rationalité. Ici, nous ne sommes guère éloignés d’Hegel, autre grande figure souvent convoquée par Muray, mais un Hegel singulièrement éclairé par l’esprit caustique de Chesterton, car cette conscience devenue pur saisissement rationnel de l’ensemble de la réalité, c’est en fin de compte une folie, une folie si grande qu’elle n’est même plus capable de se connaître pour telle, et qu’elle se nomme elle-même raison. « Les songes de la raison engendrent des monstres », écrivait Goya. Muray sera donc tératologue, et tentera toute sa vie de dire cette inconnaissable folie et d’en « tirer le portrait ».

Si Muray partage donc avec la tradition libérale le souci de la liberté individuelle, la crainte de l’étatisme et de l’emprise des prescripteurs d’opinion sur les masses, voire une certaine vision de l’Histoire (sa grande fresque sur le romantisme, Le XIXè siècle à travers les âges peut apparaître comme une variation audacieuse autour de la terreur sacrée ressentie par Tocqueville à l’occasion des révolutions dont il a été le spectateur, l’historien et le sociologue[3]), jamais il ne souscrit à son credo. Ordinairement, c’est ici que l’on achoppe. Les libéraux sont un peu comme les relativistes, lorsque ces derniers proclament qu’il n’y a pas de vérité : soutenir qu’elle n’est pas, c’est pourtant énoncer un dogme prétendant dire le vrai. Ainsi, certains libéraux soutiennent qu’il n’existe pas de corps de doctrine libéral, que le libéralisme est avant tout un état d’esprit, qui tient compte du réel, de sa complexité, de son caractère paradoxal. A ce titre, il convient donc de définir l’idée même libérale, sa logique : l’axiologie de la neutralité[4]. Or, c’est précisément cela que Muray pourfend, aussi.

III- Muray lecteur de Lasch

C’est peut-être pour cette raison que l’on peut lire chez lui un éloge appuyé de Christopher Lasch, intellectuel américain, marxiste et critique impitoyable de l’Amérique d’après guerre, et de son publicitaire français le plus zélé, Jean Claude Michéa, deux figures unanimement vomies par la gauche libertaire et la droite libérale.

Ce que Muray appelle festivisme partage de nombreuses caractéristiques avec ce que Michéa appelle la « logique libérale », et que Lasch décrit comme « la culture du narcissisme », comme la normalisation institutionnelle de la morale sadienne[5] Pour Michéa, la « logique libérale » (c’est-à-dire la prémisse originelle du système) élève en principe cardinal la « neutralité » et organise la vie en commun en conséquence. Cette définition est juste parce qu’elle définit le paradigme en soi du libéralisme, et surtout permet d’éclairer comment une pensée politique à ce point attachée au respect des droits naturels et inaliénables a pu se métamorphoser en grotesque et implacable tyrannie, au point d’être devenue le faux-nez d’une pensée terroriste et totalitaire, agissant au nom du Bien et assimilant tout projet alternatif à un retour à la barbarie.

Tout d’abord, il faut bien comprendre que la neutralité que la logique libérale, portée à ses ultimes conséquences, défend obsessionnellement et hystériquement, n’est, à ce point d’incandescence, plus garante d’aucune liberté. Elle ne tolère rien d’autre qu’elle-même. Le non-neutre, c’est le conflit, la guerre, le retour de l’Histoire, et c’est inadmissible. Michéa révèle les fondements discrets de cette terreur de l’Histoire : l’idée libérale naît à l’époque moderne, du traumatisme de la Guerre de Trente Ans, traumatisme qu’elle entreprend de conjurer au moyen de deux mécanismes : un droit repensé, purement procédural, et le marché. La pensée libérale, en somme, aspire plus que tout à « la vie tranquille », et prétend la protéger et en assurer la pérennité au moyen d’une physique sociale et politique[6].

Le « festivisme » de Muray fait écho à cette analyse. Pour Muray en effet, le monde contemporain se distingue par son obsession de la neutralité. L’univers hyperfestif est celui de la purge et de l’exorcisme : pour que la fin de l’Histoire n’ait pas de fin, le réel doit absolument être débarrassé du mal, de la violence, de tout ce qui clive.

On est donc effectivement libre d’avoir toutes les opinions du monde, de pratiquer la religion de son choix, d’être ou ne pas être d’accord avec le pouvoir en place et de le dire – mais pas trop fort. En effet, l’absolutisme de la neutralité entend que l’espace public soit absolument préservé de tout débat qui puisse mettre en péril l’ordre public. En revanche, elle encouragera dans le même temps l’exhibitionnisme de l’insignifiance. Ne reçoivent ainsi les louanges, ne sont qualifiées de réellement « démocratiques », ou mieux, de « citoyennes », parmi les opinions affichées bruyamment, que celles qui s’attachent à « combattre les discriminations », « lutter contre les stéréotypes », porter « des valeurs », qui sont évidemment celles du consensus et de la grève du jugement[7].

Certains diront qu’il s’agit d’une ruse, et ils ont bien raison. Le paradigme libéral reposant sur une fiction (celle de l’homo rationalis, entre autres), il se prête au mensonge et est loin d’être incompatible avec l’idée qu’il constitue, en propre, un système de domination d’autant plus implacable qu’il organise la mise au rebut de la « faculté de juger ». Ainsi, il n’est plus rare aujourd’hui de se voir refuser le droit de s’exprimer au motif que le discours est motivé par des considérations partiales : discours genré, religieux, révélateur d’une idéologie. On ne vous reproche plus d’être protestant, catholique, communiste ou « de droite », mais d’être quelque chose ; il est intolérable de défendre des convictions, sauf si ces convictions consistent en un absolutisme de la neutralité, si bien que le bornage étroit de l’expression par l’axiomatique libérale aboutit au paradoxe d’une liberté ne s’exprimant plus que dans les termes où le système qui s’en réclame la définit.

IV- Du « festivisme »…

Philippe Muray est le peintre méticuleux des phénomènes engendrés par cette véritable idolâtrie, arraisonnement de l’ensemble de la réalité par le principe de neutralité, menant tout droit à la passion maniaque de l’indifférenciation. Triomphe de l’insipide, de l’androgyne, de la platitude, qui nous délivrent du mal. L’utopie festiviste, car c’en est une, est comme toutes les utopies : unanimiste et liberticide. A ce sujet, dans « la Prosternation des Clercs », Muray écrit ainsi : « La lourde énigme à laquelle le Chigaliov de Dostoïevski, présentant dans Les Démons son programme de gouvernement mondial, avouait se heurter, n’en est plus vraiment une. Mon système, exposait-il, n’a qu’un défaut : « Partant de la liberté illimitée, j’aboutis au despotisme illimité ».

Mais quel est donc ce système énigmatique qui, faisant disparaître la contrainte, gouverne par la terreur ? Comment nommer ce qui se manifeste par une contradiction logique radicale, si contradictoire d’ailleurs qu’elle en devient proprement inconnaissable ?

Les hommes de gauche ont leur réponse : « la dictature des marchés ! ». Les libéraux et les conservateurs, eux, répondent : « le socialisme, l’étatisme ». Mais les catégories de la philosophie politique classique semblent bien impuissantes à décrire une réalité dans laquelle, par exemple, l’Etat augmente son pouvoir en disparaissant, se rend invisible et partant tout-puissant, s’escamote, se dissout, et, ainsi vaporisé, n’est plus représenté par aucune police, aucune armée, aucune justice mais frappe pourtant partout et à toutes les portes, s’insinue dans tous les recoins, entre par la cheminée, regarde l’univers par le trou de la serrure. Peut-être n’en a-t-il plus besoin, étant devenu l’air que l’on respire, ou aspirant à l’être… A ce titre, il peut tout permettre, et il organise d’ailleurs que tout soit permis, ayant fort bien médité la leçon de Chigaliov. Le pouvoir a trouvé dans le paradigme libéral un formidable catalyseur, qui lui permet d’organiser sa mort, mort qui est aussi une transfiguration[8]. Cette situation est inédite : elle n’a pas d’exemple, et c’est pourquoi Muray ne peut se contenter de la définir en se référant simplement à un corpus idéologique caractéristique des « temps historiques » (gauche, droite, socialisme, fascisme, etc.)

Davantage qu’un travail analytique, et c’est d’ailleurs le premier reproche qu’on lui adresse, l’œuvre de Philippe Muray est en effet une création littéraire. Et au même titre que tous les grands génies littéraires, Muray nomme ce qui ne veut pas recevoir de nom. On fait aussi au père d’ « Homo festivus » une seconde remarque, celle d’être un penseur pessimiste et défaitiste, refusant d’établir entre sa peinture du monde et ses origines politiques et idéologiques une filiation explicite (ce que fait par exemple Alain Besançon, dans Les Origines intellectuelles du Léninisme) et par là-même se rendant incapable d’identifier clairement « l’Ennemi ». Mais ne fait-il pas mieux ?

Herman Broch pensait que le roman, « la littérature narrative » réalisait les aspirations profondes de la philosophie : « représenter le monde », et tirer de cette représentation un savoir, une sagesse. Kundera (que Muray a lu et admiré) complète : le roman, mise en forme d’une pensée visant à la découverte de « l’être concret de l’homme », est un discours polyphonique et intégrateur, et permet seul de traiter tous les discours et de les mettre en perspective, de leur donner un ordre tout en préservant le désordre au milieu duquel ils apparaissent, se confrontent, se répondent. Le projet de Muray n’a jamais été autre : intégrer des discours hétérogènes dont les contradictions, préservées, soulignées par le rire, mises en perspectives les unes par les autres, révèlent la cohérence d’un univers complexe et paradoxal, que la déconstruction analytique perd de vue, chaque élément de celui-ci, considéré isolément, se trouvant en effet dénué de signification. « Tirer le portrait » d’une époque qui se grime, se contenter de la narrer, a donc d’immenses vertus. Tout d’abord, par ce procédé, on la démasque. Le parangon de rationalité, d’unanimité et de bons sentiments apparaît pour ce qu’il est : un monstre superstitieux, déchiré et dévoré de perversité. Et surtout, on se donne le loisir et le privilège de s’en désolidariser, de mettre à distance ce qui a supprimé les distances et s’est arrangé pour devenir insaisissable. La pensée romanesque est à ce titre toujours expérimentale, simulant en son sein l’ensemble des phénomènes d’action et rétroaction composant l’histoire collective et individuelle.

V- La sagesse du roman.

Il est néanmoins un paradoxe chez Muray, et ce paradoxe est sa victoire posthume. Tandis que toute son œuvre paraît le convoi funèbre d’une Histoire convoyée au Père Lachaise par un char de la Gay Pride, lui-même ne tombe jamais dans le panneau, quoi qu’il puisse en dire, quoi qu’il puisse par ailleurs affirmer. Lire la phénoménologie du despotisme festif comme une métaphore du socialisme triomphant (lecture libérale-conservatrice) ou de l’Empire du Marché (lecture socialiste), c’est rester prisonnier d’une vision de l’Histoire étrangement festive, comme condamnée à la répétition bégayante, qui est précisément celle que l’époque entend bien imposer de manière incontestable. Parce que le « monde-monstre » a mangé toute l’Histoire, s’opposer à lui en organisant la résistance depuis des bastions qu’il a déjà conquis, intégrés et dévitalisés est un projet voué à l’échec, au point qu’il semble aujourd’hui hautement illusoire d’être en mesure de proposer, à partir des modèles d’un passé devenu étranger, une alternative conséquente à un univers qui, ne fonctionnant plus selon des règles historiques, donc dialectiques, fait de toute réaction un élément actif de son système. Jacques Ellul, dans Métamorphoses du Bourgeois, décrit impeccablement le piège : entrer dans le jeu, c’est créer une boucle de réatroaction qui l’alimente, le renforce, le légitime. Ce que Muray appelle fin de l’Histoire, c’est en fin de compte le moment où, la dialectique mise au rebut, toutes les stations deviennent interchangeables et indifférentes, où le rebelle devient sicaire du système, et le fonctionnaire obéissant devient rebelle. Vomir l’époque exige une autre stratégie que le militantisme.

Or, lorsque Muray affirme qu’il est du nouveau, un nouveau radical, si gigantesque qu’il se doit de passer inaperçu à ses propres yeux pour advenir, une « mutation anthropologique » tout aussi spectaculaire, pour qui la saisit, que celle que nous annoncent les apprentis-sorciers du transhumanisme, il résiste au siècle, de la façon la plus ironique et iconoclaste, la plus souveraine d’ailleurs. «Il me plaît de penser que l’art du roman est venu au monde comme l’écho du rire de Dieu», écrit Kundera. L’esprit du roman, « exploration de la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde », c’est aussi ce rire de Muray, qui nous apprend que la fin de l’Histoire, en somme, reste un bien bel objet de plaisanterie, et nous libère du mythe.


[1] Pour Milton Friedman, par exemple, même si les motivations des individus peuvent être évidemment irrationnelles, le système des prix permet d’en donner une lecture rationnelle. Ainsi, les échanges économiques fondent une rationalité suffisante. « The price system transmits only the important information and only to the people who need to know ».

[2] On a accusé à tort Michel Onfray d’être devenu réactionnaire à la sortie de son ouvrage sur la psychanalyse. Or, comme l’avait bien vu Eric Zemmour, Freud déplaît au festivocrate philosophe parce qu’il ose affirmer que l’Homme naturel existe, et qu’il est porteur d’archaïsmes psychiques dont il ne peut pas plus prendre conscience que s’en débarrasser. En somme, la psychanalyse rend la Révolution progressiste intérieure impossible. D’autre part, attaqué de toute part par ses anciens camarades, Onfray publiera un second volume, dans lequel il réhabilitera Wilhelm Reich, psychanalyste progressiste et très nettement occulto-socialiste. On ne peut qu’être saisi par l’acuité du jugement exprimé par Muray dans Le XIXè siècle à travers les âges au sujet des intellectuels progressistes.

Quant aux objections qui nous seront faites, et selon lesquelles les penseurs libéraux ont intégré à leurs systèmes l’irrationalité des acteurs, on se contentera de rappeler que Friedman, par exemple, considère qu’il est possible d’offrir une lecture rationnelle des comportements, fussent-ils obscurément motivés.

[3] « Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu’on voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites », A. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, livre I, introduction.

[4] William T. Cavanaugh écrit à ce sujet de très profondes remarques : « Two corollaries follow from this conception of voluntary exchange. The first is that freedom is defined negatively, as freedom from the interference of others, especially from the state. Freedom is what exists spontaneously in the absence of coercion. This approach is agnostic about the positive capacities of each party to a transaction, for example, how much power or property each party has at his or her disposal. To be free, it suffices that there be no external interference. The second is that a free market has no telos, that is, no common end to which desire is directed. Each individual chooses his or her own ends. As Friedrich Hayek says, « this recognition of the individual as the ultimate judge of his ends » does not mean there can be no common action among individuals, but the ends on which such actions are based are merely the « coincidence of individual ends »; « what are called ‘social ends’ are for [a free market view] merely identical ends of many individuals – or ends to the achievement of which individuals are willing to contribute in return for the assistance they receive in the satisfaction of their own desires. » To claim that desires can be ordered either rightly or wrongly to objectively desirable ends has no place in a free market. To stake such a claim within the market itself would be to interfere in the freedom of the market. As Michael Novak says, democratic capitalism of which a free market is a crucial component — is built on the explicit denial of any unitary order. There is no common telos or « sacred canopy » above the diversity of desires, only an « empty shrine » or « wasteland » where common goals used to stand. » dans http://www.jesusradicals.com/wp-content/uploads/unfreedom.pdf

[5] Muray mentionne souvent Sade : il lui sait gré d’avoir mis en système tout l’informulé du libéralisme bourgeois des Lumières et démasqué en cela la formidable pulsion de mort dissimulée derrière la défense et l’illustration de la raison instrumentale. Et Christopher Lasch avait écrit, dans La Culture du Narcissisme : « Sade imaginait une utopie sexuelle où chacun avait le droit de posséder n’importe qui ; des êtres humains, réduits à leurs organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables. Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d’échange. Elle incorporait également et poussait jusqu’à une surprenante et nouvelle conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle-ci. Dans l’état d’anarchie qui en résultait, le plaisir devenait la seule activité vitale, comme Sade fut le premier à le comprendre – un plaisir qui se confond avec le viol, le meurtre et l’agression sans freins. Dans une société qui réduirait la raison à un simple calcul, celle-ci ne saurait imposer aucune limite à la poursuite du plaisir, ni à la satisfaction immédiate de n’importe quel désir, aussi pervers, fou, criminel, ou simplement immoral qu’il fût. En effet, comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or, aucune de ces formes de pensée ou de sentiment n’a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises. »

[7] Est-il besoin de prouver ce dont la réalité nous donne chaque jour d’édifiants exemples ?

[8] Pour rendre compte de cette métamorphose, la science des systèmes autorégulés, la cybernétique, par exemple, pourrait nous en apprendre davantage que la philosophie politique…

La subversion

La subversion« L’idéal de la guerre, c’est vaincre sans combattre »
« Tout l’art de la guerre repose sur la duperie. »
Sunzi, L’art de la guerre[1]

« La subversion des normes est intrinsèquement  liée à la transformation du droit, car c’est par le droit que les normes sont imposées à tous. »
Didier Eribon lors d’une journée d’études au CNRS le 8 avril 2013
« Au-delà du mariage : de l’égalité des droits à la critique des normes »

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » écrivait Clausewitz dans son magistral traité de stratégie De la guerre. Si celui-ci a brillé dans son analyse de la guerre conventionnelle – deux armées de force égale s’affrontant sur un champ de bataille, la victoire de l’un ou l’autre camp étant celle de celui qui survit au choc – David Galula, auteur de Contre-Insurrection est le penseur incontestable de la guerre non conventionnelle, dite guérilla ou guerre asymétrique – des insurgés ne livrant pas de bataille rangée et trouvant protection auprès de la population civile plutôt que dans la technique ou le nombre. L’art chinois de la guerre[2], quant à lui, s’arrête là où Clausewitz commence, en mettant l’accent non pas sur la résolution du conflit en lui-même, mais sur les moyens à mettre en œuvre pour tuer préventivement toute velléité offensive de l’adversaire. Cette théorie de la guerre est en réalité une théorie de la non-guerre, bref, de la subversion.

C’est ce terme que reprendra Yuri Bezmenov pour une conférence faite à Los Angeles en 1983. Cet agent du KGB travaillait comme journaliste pour l’agence de presse Ria Novosti. Après un séjour en Inde, il commença à prendre ses distances avec le régime de Moscou, décida de passer à l’Ouest où il prit le pseudonyme de Tomas D. Schuman. Il fit de nombreuses conférences sur la subversion idéologique mise en œuvre par les soviétiques dont il expliqua de manière très détaillée le mode opératoire.

I. Une forme de guerre non conventionnelle

Le terme de subversion vient du latin subvertere qui signifie étymologiquement renversement de l’ordre établi. C’est une tactique spécifique qui peut être mise au service de n’importe quelle cause. Il ne s’agit pas ici de bataille rangée, de conflits intra-étatiques, d’agitation ou d’un complot armé mais d’une politique d’influence agressive visant à détruire l’ennemi de l’intérieur, de créer une situation antagonique qui poussera l’ennemi à l’autodestruction en affaiblissant son pouvoir et en démoralisant ses citoyens. L’action subversive obéit à un triple objectif : démoraliser la nation visée et désintégrer les groupes dont elle est composée ; discréditer l’autorité et ses relais (défenseurs, fonctionnaires, notables, corps constitués) ; neutraliser les masses pour éviter toute intervention en faveur de l’ordre établi au moment de la prise du pouvoir, rapide et peu ou pas violente. L’État s’effondre de lui-même dans l’indifférence du plus grand nombre, l’armée démoralisée et méprisée cesse par elle-même de combattre, ses chefs démissionnent de leur propre initiative. Plutôt que d’imposer une politique par la force, au mépris du droit des gens, il s’agit de capter l’attention de son ennemi en bouleversant des valeurs fondamentales pour lui jusqu’à ce qu’il ait perdu toute notion du bien et du mal. La subversion est donc l’art de mener une guerre sans en avoir l’air, par le verbe, la plume et l’influence discrète plutôt que par les armes, en étroite connivence avec son ennemi, sans verser la moindre goutte de sang et avec une grande économie de moyens. Les agents d’influence ne seront pas des militaires ou des espions, mais des étudiants en échange, des diplomates, des acteurs, des journalistes… Comme en aïkido (合氣道), c’est l’art de déséquilibrer son adversaire en utilisant sa force ou son agressivité propre ; comme au go, l’art de le vaincre sans l’anéantir.

La guerre ouverte entre États impliquant à l’ère de la dissuasion nucléaire une possible « montée aux extrêmes » extrêmement dangereuse, la résolution des conflits est aujourd’hui essentiellement dévolue aux services secrets et aux forces spéciales. Il est devenu en effet vital d’éviter à tout prix le conflit armé ou des mesures d’embargo économique qui pourraient mettre en péril les sociétés elles-mêmes. Abolissant la distinction faite par Carl Schmitt entre ami et ennemi, ce nouveau paradigme ne désigne pas l’ennemi véritable comme tel à l’opinion publique mais peut le faire apparaître parfois même comme un « allié[3].». Aujourd’hui, nous pouvons remarquer un changement radical dans la conduite de la guerre : la subversion en est devenu l’élément principal! La montée en puissance des moyens de communication et de la sphère médiatique, capables de toucher individuellement et simultanément un grand nombre de citoyens a amplifié le phénomène de subversion[4] et a permis que le corps social soit travaillé en permanence par des stratégies d’influence[5] et de contre-influence extrêmement subtiles. Au lieu d’envoyer des armées aux frontières du pays à attaquer, on suscitera, par l’action d’agents subversifs – conscients ou inconscients – un processus de pourrissement de l’autorité pendant que des petits groupes de partisans prétendant émaner du peuple et agir en son nom engageront une « guerre révolutionnaire de libération » afin d’accélérer le processus subversif et prendre le pouvoir[6]. Ce nouveau paradigme de guerre psychologique, non conventionnelle, fait voler en éclat la distinction classique entre guerre et paix et se rapproche davantage d’un état de guerre total et permanent dont la cible est non plus l’anéantissement du militaire, mais le contrôle psychosociologique du civil[7].

Au delà de toute reductio ad conspiratium, il apparaît nécessaire de rappeler que l’essentiel de la politique se fait entre les portes, autant par les banques ou les officines de pouvoir que par les États eux-mêmes[8]. Ceux-ci ont évidemment, du fait de leur pouvoir régalien, des missions de surveillance et de contre-surveillance, d’influence et de contre-influence dans le cadre desquelles rentrent toutes les formes dites d’intelligence domestique (surveillance des groupes sociaux, médias, culture, lutte anti-terroriste, anti-mafieuse, protection des frontières, etc.), mais ce ne sont pas, et de loin, les seuls acteurs de ce vaste jeu politique. Au sein même des pays, des nations, des sociétés, s’affrontent de nombreux groupes d’intérêts, entreprises, associations, minorités agissantes, oligarchies diverses dans des luttes d’intérêts ou de pouvoir, voire même de petites cabales internationales[9]. La tentation conspirationniste sera d’attribuer à un seul acteur le produit de ce qui est la convergence d’intérêts de plusieurs acteurs liés entrant dans la catégorie de ce qu’on appelle l’État profond, et dont l’action forme processus.

Les conflits de valeurs qui sont la conséquence de cette friction sont le lot commun de toutes les sociétés, mais ils peuvent être utilisés à des fins bien précises. Le principe est simple : prolonger le mouvement naturel de ces groupes sociaux (et leurs inévitables conflits) pour les amener à se heurter les uns contre les autres implique que les sociétés ne sont manipulables que si elles prêtent le flanc à la subversion. Si la société américaine, régime de liberté s’il en est, était très réceptive à la propagande soviétique, l’inverse n’était pas possible étant donné, dit Bezmenov, que la propagande américaine ne parvenait jamais à passer entre les mailles du système de contrôle étroit de la population mis en place par le régime. Dans le même registre, la France sera plus réceptive à ce genre de stratégies d’influence que la République populaire de Chine qui dispose de ses propres canaux d’information – médias, plates-formes vidéo (Youku), moteurs de recherches (Baidu) ou réseaux sociaux (Weibo ou QQ) et de ce fait restreint l’influence étrangère.

Si les sociétés sont différemment sensibles à la subversion, les groupes qui la composent n’adoptent pas la même attitude face au changement suivant sa nature. Une certaine catégorie sera plus prompte à innover[10], suivie très rapidement par des leaders d’opinion réagissant favorablement à leur influence et qui serviront de relais. De l’autre côté, les plus rétifs au changement mettront en place des stratégies de résistance et seront suivi à leur tour par des leaders d’opinion plus pessimistes c’est à dire considérant le changement comme une mauvaise chose dans un domaine particulier. Entre ces deux pôles, on trouve la majorité silencieuse composée des citoyens qui ne sont pas intéressés ou qui se laissent porter par le vent dominant. Cette masse silencieuse est une création de la subversion et le produit de l’entreprise de sidération et de neutralisation des masses engagée par les agents subversifs. La stratégie des minorités agissantes sera non pas d’obtenir la sympathie de l’opinion publique mais son apathie et sa non-intervention de manière à ce qu’elle ne se révolte pas contre ses nouveaux dirigeants quand le moment sera venu. Le but de la subversion est donc d’obtenir l’isolation des citoyens et de provoquer un comportement d’auto-inhibition. Les résistants finissent par se rallier, sont réduits au silence par la marginalisation.

Il ne s’agit pas ici d’identifier des acteurs précis, la stratégie de subversion s’appliquant à n’importe quelle cause, mais de nous pencher un peu plus en détail sur un processus qui prend place sur le long terme et se déploie en quatre phases que nous allons détailler ici.

II. Le processus de subversion

Toute société est fondée sur un certain nombre de valeurs et de structures qui constituent un propre. Les sociétés démocratiques ont ceci de particulier qu’elles sont constituées de nombreux mouvements distincts et antagonistes susceptible de s’opposer entre eux comme au pouvoir. Quand ces mouvements – ou certains d’entre eux – convergent, il suffit de les pousser à prolonger leur action jusqu’à ce qu’ils provoquent une crise. Les agences de propagande pourront assez facilement accompagner les revendications d’égalité de groupes marginaux ou laissés pour compte en leur procurant les moyens de leurs ambitions, allant de ressources sonnantes et trébuchantes à de l’armement en passant par du matériel d’impression.

1) Démoralisation[11]

La subversion s’attaquera à six domaines particuliers :

  • La religion : dénigrer les croyances traditionnelles et les tourner en dérision, les remplacer par des sectes ou des cultes divers, primitifs ou archaïques. Mircéa Eliade comme Christopher Lash se sont étonnés que les sociétés de Progrès retournent à des cultes archaïques, néo-païens ou des superstitions millénaristes.
  • L’éducation : remplacer les savoirs traditionnels, efficaces et scientifiques, par des savoirs inutiles. Les programmes des universités sont aujourd’hui truffés de ces « unités d’enseignement », remplaçant la chronologie par des thématiques absconses.
  • La vie sociale : remplacer les liens naturels entre les gens par des organes bureaucratiques contrôlés par l’État: les associations de travailleurs sociaux, les experts divers depuis la naissance jusqu’à la mort, comme en Chine populaire les danwei, unités de travail abolies dans les années 90 mais qui subsistent encore.
  • Les organes de pouvoir : substituer aux élus des gens incompétents qui n’ont pas le soutien du peuple ou des organes artificiels censés être représentatifs. L’action néfaste de ces technocrates permettra de renforcer un certain sentiment de fatalisme ou de perte de confiance.
  • Justice et corps constitués : ridiculiser les corps constitués, les faire passer pour des gens incompétents ou des gens qui abusent de leur pouvoir. Éroder la distinction entre ce qui est criminel et ce qui ne l’est pas. Ces relais de l’autorité apparaissent comme corrompus – et le sont peut-être devenus !
  • Relations professionnelles : déconsidérer les relations entre patron et employé. Donner une importance croissante aux syndicats, des « partenaires sociaux » qui deviendront une seconde oligarchie parallèlement aux fonctionnaires et prendront le contrôle des discussions sociales.

Il s’agit donc de semer le doute sur les valeurs fondatrices de la société visée, le doute personnel sur ses propres capacités à combattre, renforcer la certitude que l’ennemi est plus résolu que soi, la remise en cause globale des institutions et leur incapacité à remplir la tâche qui leur est propre. À ce stade, l’entreprise de démoralisation peut être contrée par un retour à la religion, aux choses spirituelles, dit Bezmenov.

2) Déstabilisation

Lorsque les anciens relais de pouvoir ou les anciennes structures ont été rendus sensibles aux nouvelles valeurs, lorsqu’il n’y a plus de différence entre le bien et le mal et lorsque les églises elles-mêmes prennent la défense des valeurs dominantes, alors il suffit simplement de laisser les choses se faire, agir sans forcer. A ce stade, tout compromis devient impossible. On assiste à une radicalisation antagoniste de la société civile et une « montée aux extrêmes » : les familles se divisent, les relations hiérarchiques se détériorent et le conflit devient la norme. La police et la justice prennent ici de plus en plus d’importance : les différends ne peuvent plus être réglés à l’amiable et finissent chaque fois devant les tribunaux. C’est en général à ce stade que certaines « minorités actives » commencent à acquérir plus de pouvoir[12], que l’on réveille les agents dormants ou que des personnes ultra-politisées apparaissent sur le devant de la scène. La division du corps social a toujours été un moyen facile de contrôle des peuples et profite toujours à d’autres, en général aux « grands[13] » ou même à un ennemi extérieur plus ou moins puissant. Affaiblir la résilience d’un peuple par la discorde en le poussant soit à la passivité par des stratégies de sidération, de dépendance économique (chômage de masse), soit à la lutte armée par le financement direct de groupuscules révolutionnaires facilite la prise d’influence et le contrôle. À ce stade, le choix de dissoudre certaines associations d’agitateurs peut être pris.

3) Crise

Comme expliqué plus haut, la crise survient lorsque divers groupes d’agitateurs n’ont pas été contenus. Une crise se caractérise par un effondrement de la confiance placée par les citoyens dans les institutions ou leurs dirigeants, une demande de renouveau et de changement, voire une demande d’autorité (pour endiguer l’explosion de la criminalité[14]). Lorsque tous les organes traditionnels de la société ont été rendus inopérants ou qu’ils se sont ralliés dans leur majorité, les relais ou officines autorisées prennent le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire empêchant la société de fonctionner correctement et plaçant le peuple dans un tel état d’insécurité et d’abattement qu’il réclame lui-même l’autorité ou le sauveur qui viendra redresser la situation. Cette personne – en réalité un petit groupe de personnes –  peut venir soit de l’intérieur, soit de l’extérieur (un pays voisin, une organisation internationale, une banque). A ce stade, la résolution d’une crise ne peut se faire que d’une seule manière : la mise en place d’un gouvernement fort, voire dur.

4) Normalisation

Les autres débouchés possibles sont de nature uniquement militaire et se déclinent en deux versions : la guerre civile ou l’invasion[15]. Dans les deux cas, cela profite soit à une force intérieure – manipulée ou pas de l’extérieur -, soit directement à une force extérieure qui impose son pouvoir par la force de la matraque et la restriction générale de libertés. Si l’entreprise subversive réussit, la population sera dans un état de dépendance, de paralysie et de démoralisation tel qu’elle ne s’opposera pas à la prise de pouvoir par l’infime minorité qui constituera la caste des nouveaux dirigeants. Les agents dormants, les useful idiots (idiots utiles) ou les agents de subversion sont évacués ou supprimés, socialement ou physiquement. On installera à ce moment un nouveau gouvernement avec une nouvelle machine d’État. Les forces sociales sont tellement affaiblies par la crise qui précède qu’elles n’ont pas les moyens de se révolter en masse. Les quelques foyers de résistance qui subsistent sont pourchassés et éliminés.

Évidemment, ce processus général peut être caractérisé par la montée en puissance de protagonistes divers, voire ennemis. Divers camps lutteront entre eux et diverses forces lutteront en leur sein pour la possession du pouvoir. Dans le cas de la Chine par exemple, la rencontre avec l’Occident et la guerre de l’Opium (1840) qui appauvrira considérablement le pays économiquement et socialement[16] provoquera diverses révoltes dont la plus célèbre est celle des Taiping, l’invasion étrangère notamment française et anglaise, la chute des Qing – la dynastie mandchoue qui était étrangère, une remise en cause globale des valeurs traditionnelles chinoises – « A bas Confucius et sa boutique ! », la fondation de la République en 1911, la lutte des seigneurs de guerre, la montée en puissance du parti communiste chinois grâce à une stratégie de guérilla, l’invasion japonaise, le repli des nationalistes du Kuomintang à Taïwan et la victoire finale du communisme. Au sein du parti communiste chinois diverses factions se battront pour le pouvoir jusqu’à ce que Mao Zedong l’emporte et règne en autocrate sur la Chine jusqu’à sa mort. Les réformes entreprises par Deng Xiaoping feront passer la Chine très rapidement au socialisme de marché, le dernier mouvement social d’ampleur étant Tian An Men en 1989.

 

Conclusion :

Le processus décrit ici paraîtra sans doute simpliste aux yeux du lecteur, mais il a le mérite de montrer les différentes étapes possibles de l’effondrement d’une société. Comme nous l’avons fait remarquer plus haut, les pays et les nations sont traversées par de multiples forces en lutte constante : régionales, supranationales, étrangères. Des pays étrangers mettent en place sur notre sol – et nous le faisons aussi ailleurs – des stratégies d’influences culturelles, économiques multiples dont nous ne sommes pas forcément conscients par manque d’information, parce que ce sont souvent des débats tenus secrets et aussi parce que la reconstruction du processus en constante évolution dépasse sans doute largement l’esprit humain. Aujourd’hui, nous constatons que l’Europe est en crise et que cette crise et globale : religieuse, intellectuelle, politique, économique, sociale, artistique. De plus en plus de voix s’élèvent pour appeler à un pouvoir fort qu’il soit national ou européen, voire mondial comme le souhaiterait Jacques Attali. De plus en plus de gens sentent que la situation actuelle menace d’être explosive, que la France dérive potentiellement vers la guerre civile ou que nous risquons tous de glisser vers une  quatrième  guerre mondiale[17] qui risquerait bien d’être plus terrible que les deux précédentes.

Chacun a sa propre vision des mesures à prendre et elles diffèrent énormément tant par leurs finalités que par les moyens à utiliser. Le résultat ne ressemblera sans doute pas à ce que nous visons chacun individuellement. Il semble cependant qu’il soit nécessaire et urgent, non pas par choix partisan mais pour des questions de survie, de rechercher une Pax Oecumenica. et Celle-ci ne viendra que des peuples, pas de leurs dirigeants. Ces derniers auront pour intérêt de nous faire rentrer, de gré ou de force dans une logique de « montée aux extrêmes », processus inéluctable d’entrée dans un conflit armé qu’il s’agira de désamorcer à toutes les échelles, de la famille au supra-État en passant par le quartier, le village, la région, la nation… Elle passe aussi par la mise en place de contre-pouvoirs à l’État et je n’en vois qu’un : la religion.

Dans un prochain article, nous verrons ensemble comment mettre en place des stratégies de lutte afin d’atteindre cet objectif.

Bibliographie :

Sun Tzu, L’art de la guerre, Ed. Hachette Littératures, Paris, 2008
Carl von Clausewitz, De la guerre, Ed. Perrin, Tempus, Paris, 2006
David Galula, Contre-insurrection, Ed. Economica, Paris, 2008
Le livre des 36 stratégies, Presses du Châtelet, Paris, 2011
Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives, Ed. PUF, Coll. Sociologies, 1979
Zbigniew Bzrezinski, Le grand échiquier, Ed. Fayard, Coll. Pluriel, Paris


[1] En mandarin 孫子兵法 Sunzi bing fa

[2] Voir Sunzi, L’art de la guerre ou le Livre des 36 stratégies, Presses du Châtelet, Paris, 2011, manuel inspiré du 易經 Yijing datant de la fin de la dynastie Ming ou du début des Qing retrouvé parmi d’autres manuscrits taoïstes par un officier du Guomintang dans un marché du Shanxi en 1941. Sunzi faisait partie de l’enseignement obligatoire dans les académies militaires russes, mais n’avait pas la même influence aux États-Unis ou même en Europe.

[3] La récente affaire Snowden n’a fait que révéler au grand jour ce qui n’était qu’un état de fait. Soulignons également que la « guerre contre le terrorisme » désigne un ennemi insaisissable et non identifiable tant sur le terrain – le combattant moudjahidine pouvant se transformer en quelques secondes en un villageois innocent – que conceptuellement : on parlera de « mouvance » Al Quaeda.

[4] Les médias de masse ont ceci de particulier qu’ils délivrent un grand nombre d’informations sans que l’on ait le temps ni les moyens d’exercer un contrôle sur le contenu, tout en ayant un extraordinaire pouvoir de suggestion créateur de phénomènes collectifs, les gens, éprouvant le besoin de s’informer s’y exposant de manière volontaire. Les terroristes l’ont parfaitement compris et savent jouer de la faible résilience des esprits occidentaux à l’attaque médiatique. On peut parler de stratégie de la sidération : mettre en place des agressions spectaculaires – constituant autant de spots publicitaires abondamment relayées par les médias nationaux – qui contribueront à entretenir un climat de terreur. Soit des attentats ou alors la création de nouveaux comités de salut public

[5] La propagande, qui emprunte souvent les mêmes supports et techniques que la publicité est la plupart du temps le fait des services secrets, nationaux ou étrangers. La propagande blanche, essentiellement destinée à l’intérieur des frontières d’une aire géographique donnée, a ouvertement pour but de monter plus ou moins en épingle une information, une personnalité, une entreprise, une nouvelle alliance avec un pays, etc. et ne s’adresse qu’aux partisans d’une cause ou aux hésitants. La propagande grise maintient un flou artistique sur son origine et son appartenance. La propagande noire est elle conçue pour nuire à un pays étranger, une entreprise étrangère ou des personnalités en prétendant parler en leur nom. Elle peut être diffusée soit à l’intérieur des frontières du pays d’origine, soit à l’intérieur des frontières du pays attaqué, afin de nuire aux bonnes relations entre celui-ci et un pays tiers. L’influence se fait toujours par l’intermédiaire d’un agent d’influence. Certaines de ces techniques ont été connues sous le nom d’agitprop.

Pour plus de renseignements à ce sujet, voir de Jacques Léger et Lieutenant-Colonel X, Missions, méthodes, techniques spéciales des services secrets au 21e siècle, Ed. Regard sur le monde, 2013

[6] Ces partisans pourront d’ailleurs être contrôlés par une puissance étrangère, voir Le livre des 36 stratégies, stratagème 3 : 借刀殺人 Jie dao sha ren, « assassiner avec le poignard d’un autre » et stratagème 14 : 借屍還魂 Jie shi huan hun, « rendre une âme à un cadavre d’emprunt ». Cette technique a été largement pratiquée par la CIA contre l’URSS et les régimes communistes d’Amérique du sud.

[7] On peut rapprocher cette remarque du Livre blanc de 2008 sur la défense et la sécurité nationale (disponible ici) renforçant le dispositif de renseignement au détriment de l’armée d’active, ainsi que de la réapparition dans les récents conflits ayant mobilisé les États-Unis, en Irak ou en Afghanistan du mercenariat via des entreprises privées comme Academi, aussi connue sous le nom de Xe ou Blackwater.

[8] Ce que faisait remarquer Brzezinski dans Le grand échiquier. Évidemment, cela ne minimise pas pour autant le pouvoir des États. L’introduction annonce directement le but de l’ouvrage : asseoir et renforcer l’hégémonie américaine et empêcher l’émergence d’une puissance capable de rivaliser avec les États-Unis sur le continent Eurasien.

[9] « Il serait donc plus exact de dire qu’il […] existe des méta-groupes qui transcendent leurs différences religieuses et idéologiques, qui collaborent avec les gouvernements et sont capables de modifier les politiques gouvernementales (notamment, mais pas exclusivement, en ce qui concerne le trafic international de drogue). » Peter Dale Scott, Vers le nouveau désordre mondial, p. 250-251

[10] Soit la classe dirigeante, ou encore les groupes marginaux. Lire à ce sujet de Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives, Ed. PUF, Coll. Sociologies, 1979, disponible ici au téléchargement.

[11] Dans Les possédés, Verkhovensky s’adresse à Stavroguine en ces termes qui résument parfaitement notre propos : « Écoutez, nous commencerons par provoquer des troubles. Je vous l’ai déjà dit : nous pénétrerons au plus profond du peuple. Savez-vous que nous sommes terriblement forts ? Les nôtres, ce ne sont pas seulement ceux qui brûlent et égorgent. Ceux-là ne font que nous gêner. Je ne connais rien  sans discipline.(….) Écoutez, je les ai tous dénombrés : le maître d’école, qui rit avec les enfants de leur Dieu et de leur berceau est des nôtres. L’avocat, qui défend un assassin instruit en disant qu’il est plus cultivé que ses victimes et ne pouvait faire autrement que de tuer pour se procurer de l’argent est des nôtres. Les écoliers, qui ont tué un paysan pour éprouver les sensations qu’apporte le meurtre, sont des nôtres. Les jurés qui acquittent des criminels sont des nôtres. Ajoutez à cela les administrateurs, les écrivains, et ils sont nombreux. D’autre part, l’obéissance des écoliers et des nigauds est absolue ; les éducateurs sont gonflés de fiel ; partout règne une vanité démesurée, un appétit bestial (….) », Dostoïevski, Les possédés

[12] Il semble que ça soit le rôle notamment aujourd’hui des militants des causes gay et queer, le soutien massif d’institutions internationales et de la diplomatie américaine laisse penser qu’ils entrent parfaitement dans une stratégie de subversion permettant la déstabilisation en profondeur de la société civile. Dans ce cadre, on peut analyser les récentes décisions prises en Russie d’interdire la propagande homosexualiste comme des stratégies de contre-subversion.

[13] C’est comme cela que Machiavel appelle l’oligarchie dans « Le Prince », prince dont le devoir est de limiter l’intérêt des grands pour qu’ils n’empiètent pas sur ceux du peuple ainsi que l’intérêt du peuple pour qu’il n’empiète pas trop non plus sur celui des grands.

[14] C’est en substance le résultat du dernier « Baromètre de la confiance politique » édité par le Cevipof que vous trouverez en ligne ici.

[15] Voir le 5ème des stratagèmes chinois : « 趁火打劫, Profiter d’un incendie pour frapper et piller votre ennemi », Le livre des 36 stratégies, Presses du Châtelet

[16] A la fin du XIXème siècle, 20% de la population chinoise était devenue opiomane.

[17] La guerre froide peut-être considérée comme une guerre mondiale, caractérisée par la subversion idéologique et comme une bataille par services interposés plus que par le conflit armé proprement dit.

La musique contemporaine, et après? Retour sur une querelle récente.

ClusterOn aurait pu penser qu’en ce début de XXIe siècle, la querelle des anciens et des modernes qui oppose depuis maintenant près d’un siècle les tenants de la musique atonale et ses opposants était terminée. Il n’en est rien. Le mouvement dit néo-tonal, la célébration de l’anniversaire d’un Francis Poulenc, la permanence du langage tonal dans les musiques de masse, tout un ensemble de pratiques récentes et d’hybridations semblent montrer que le Credo avant-gardiste, solidement arrimé à l’idéologie du Progrès et au fantasme de table rase, n’est plus si assuré que cela. Plus récemment, la nomination en 2012 du compositeur et musicologue Karol Beffa sur la chaire annuelle de création artistique du Collège de France et la conférence, dans le cadre du cycle de conférences de cette même chaire, du compositeur et pianiste Jérôme Ducros ont ajouté un épisode supplémentaire à ce feuilleton qui, décidément, ne semble pas près de trouver sa fin. Qu’en est-il aujourd’hui des relations entre la musique atonale née au début du XXe siècle avec des compositeurs comme Schoenberg et immortalisée dans la deuxième moitié du XXe siècle par la génération Boulez, Berio, Stockhausen et la permanence des musiques tonales aujourd’hui. Il nous a semblé nécessaire de faire le point avec Bruno Moysan.

 Bruno Moysan, vous êtes musicologue, spécialiste de Franz Liszt, reconnu en France et à l’étranger pour vos travaux, notamment sur ses fantaisies pour piano. On vous doit d’avoir identifié un modèle formel, essentiel chez lui, que vous avez appelé « forme fantaisie ». Vous avez aussi élargi vos intérêts et vos recherches, à partir de votre arrivée à SPo en 1998 comme enseignant, en direction des relations musique et politique que vous reliez à la question de la construction de la subjectivité moderne et du libéralisme.

Le paysage musical français est agité depuis un an par la querelle que l’on pourrait appeler « l’affaire du Collège de France » ou encore l’affaire « Beffa-Ducros ». En décembre 2012, le pianiste et compositeur Jérôme Ducros, invité par Karol Beffa, titulaire de la chaire de Création artistique du Collège de France durant l’année 2012, enflamme la toile et la presse, même si l’incendie reste quand même circonscrit au milieu musical, avec une conférence intitulée « L’atonalisme, et après. ».

Quelles sont vos réactions, vos impressions sur cette conférence et sur cette querelle, Bruno Moysan ?

Sur la querelle d’abord. Remarquons que nous sommes dans un sport très français depuis la Querelle des bouffons et sans doute même avant. En France, on encode, on transcrit, on formule les enjeux importants d’une époque, d’un moment, sous la forme de la querelle et de l’affrontement, sous la forme de la polarisation en général très, trop, fortement binaire : coin de la Reine et coin du Roi, pour/contre, etc. C’est notre façon de fabriquer des idées et de faire accoucher collectivement de la pensée. Une maïeutique en quelque sorte, la plupart du temps fortement dramatisée où théâtre et concept sont intimement liés.

Comme les tremblements de terre, ces querelles ont souvent des répliques. Et là, ça n’a pas raté… Le 7 novembre 2013, donc un peu moins d’un an après la conférence de Jérôme Ducros, la polémique rebondit lorsque’Alain Finkielkraut, dans son émission Répliques, intitulée « Où va la musique contemporaine ? », réunit autour du micro Karol Beffa et Philippe Manoury. Est-ce qu’il était vraiment utile de relancer le débat, un an après ?

Cette querelle-affaire, avec ses répliques, n’est pas inutile car elle rappelle, re-synthétise et reformule tout un ensemble de thèses, d’arguments, voire aussi de noms d’oiseaux, qui ont été dits et redits depuis au moins 50 ans, sinon même depuis l’époque de Schoenberg, mais dans le contexte nouveau de la post-modernité, hyper-modernité, appelons-la comme on voudra.

Peut-on parler de droit d’inventaire ?

Oui, pourquoi pas… Surtout que la génération qui a dominé la 2e moitié du XXe siècle qu’on pourrait appeler la génération Darmstadt (Boulez, Stockhausen, Berio, Nono, etc.) laisse la place à d’autres plus jeunes, voire beaucoup plus jeunes, qui ne sont pas forcément disposés à entrer dans les combats, les credo, et les grammaires de leurs grands aînés et à les pérenniser. Incontestablement, un effet de balancier se conjugue à un questionnement : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Pourquoi ? Comment ? ». Bien sûr, la remise en cause des avant-gardes de l’après-guerre qui ont dominé, depuis des décennies, le paysage, la contestation de leurs institutions comme l’IRCAM, par exemple dans le cas de la France, ne date pas d’aujourd’hui. Simplement, le sentiment qu’une page est en train de se tourner, associé aux revendications des plus jeunes, réactive les conflits en même temps qu’elle les déplace et les reformule.

I – Interroger la pertinence de l’opposition entre tonal et atonal

La querelle du Collège de France tout comme le Répliques tout récent se sont centrés sur la vieille question tonal-atonal. Est-ce que cela vous semble pertinent ? Utile ? Actuel ?

Les enjeux et les argumentaires, thèses et contre-thèses de l’affrontement sont archi-connus, d’où d’ailleurs le côté un peu décevant du Répliques du 7 novembre 2013. Je ne les rappellerai pas. Il suffit de se reporter à la conférence de Jérôme Ducros et aux réponses qu’elle a suscitées, en particulier celles de Claude Abromont et Philippe Manoury sans oublier la fameuse lettre de Pascal Dusapin à Serge Haroche, directeur du Collège de France et qui a été rendue publique par l’auteur.

Jérôme Ducros a volontairement, ce qui lui a été reproché, outré l’opposition entre cent ans de langage atonal, grosso modo en partant de Schoenberg, et le langage tonal hérité du passé mais encore massivement présent, on y reviendra, en laissant volontairement de côté tout le riche dégradé des zones intermédiaires entre les deux types de langages. C’est peut être un des mérites de cette conférence à la fois passionnante et drôle, caustique, cruelle, beaucoup plus profonde qu’elle n’en donne l’impression au premier abord, que de nous amener à réfléchir sur ce qu’elle se refuse d’évoquer. Cette brillante et réjouissante piqure de rappel, j’ai moi-même beaucoup ri, nous montre tout simplement, que depuis la fin du style classique, de la tonalité classique et ce jusqu’à aujourd’hui, c’est la tension entre le langage tonal et le langage atonal, beaucoup plus que le fait que le langage atonal ait vaincu au XXe siècle la tonalité sous l’effet d’on ne sait quel sens de l’Histoire, qui structure nos deux cents dernières années de musique.

Qu’est-ce que la musique tonale au XXe siècle ?

C’est beaucoup de choses : la Muzak, le jazz-rock et tous ses dérivés, la chanson, sans oublier le langage à dominante postromantique de la musique de film. C’est aussi toute la musique du XXe siècle qui n’adhère pas au credo avant-gardiste. Citons pêle-mêle : Britten, Chostakovitch, Stravinsky auxquels on pourrait ajouter Poulenc, Bernstein, Copland, Barber, Walton, Adams et tant d’autres qui ont largement débordé sur la 2e moitié du XXe, voire qui ont eux-mêmes connu, vécu, suscité les prémisses de la remise en cause du dogme avant-gardiste ! C’est enfin sur le plan des pratiques d’écoute toute la musique baroque, classique et romantique à laquelle on peut ajouter même si elle est à dominante modale la musique ancienne… Cela fait beaucoup…

À quel moment selon vous le système commence à se mettre sous tension ?

Bien évidemment, aux alentours des années 1900 mais, pour moi, le bougé, le battement d’aile de papillon en Amazonie qui crée le typhon dans le Pacifique et ravage tout, c’est 1830.

Il y a déjà de la musique atonale après la mort de Beethoven ? Dès 1830 ?

Non, bien sûr. Encore que dans certaines pièces du jeune Liszt… Oui, c’est vrai que quand on regarde les œuvres des années 1830-1835 Harmonies poétiques et religieuses, Apparitions, Fantaisie romantique sur deux mélodies suisses, on peut vraiment se poser la question…

Ah ! On voit le lisztien qui parle…

Disons qu’après la rationalisation des paramètres du langage musical occidental commencée dès le Moyen-Age avec l’Ars antiqua, processus dont le style classique, contemporain des Lumières et hautement rationalisé de Mozart, Haydn, Beethoven, représente l’expression la plus achevée, j’utilise ici une grille de lecture volontairement issue de Max Weber, la révolution romantique introduit un véritable changement de paradigme, contemporain d’ailleurs de tous les bouleversements socio-politiques des années 1789-1830. La génération romantique de 1830 accomplit une révolution au sein du langage que la permanence des fonctions tonales jusqu’en 1914 conduit à occulter. Cette révolution n’est pas un changement radical de langage, une tabula rasa au sens où on l’entendra au XXe siècle. Elle n’en est pas moins fondatrice et surtout susceptible d’aller dans plusieurs directions. On quitte ce que j’appelle, dans un vocabulaire qui m’est un peu, comment dire personnel, une tonalité exclusive fondée sur une logique organisatrice hautement rationalisée, structurée à partir de (et fermée sur) un point unique. Ce point unique est matérialisé concrètement par le fait qu’un morceau de musique commence et finit dans la même tonalité. C’est lui qui donne sens à l’ensemble du parcours modulant de la forme. Le début du XIXe siècle quitte cette logique de point fixe pour évoluer vers une logique relativiste et pluraliste beaucoup plus à même d’exprimer la subjectivité d’infrastructure émotionnelle et cyclothymique de l’homme romantique, de l’homme moderne tout simplement. Contrairement à la tonalité exclusive du classicisme dont la radicalité rationnelle limite les capacités assimilatrices, la tonalité exclusive ne connaît en effet qu’elle-même, et filtre drastiquement les apports hétérogènes, on pensera au populaire chez Haydn, la tonalité relativiste et inclusive du romantisme est beaucoup plus souple, beaucoup plus… pluraliste, pour reprendre un vocabulaire issu du politique. C’est la transformation de la subjectivité entre 1770 et 1830 qui est à l’origine de cette révolution.

II – De la tonalité absolutiste à la tonalité relativiste

Comment définir cette révolution ?

A partir du romantisme, la subjectivité ne s’adosse plus à la rationalité, à la rationalité triomphante, absolue, et finalement rassurante des Lumières mais à l’instabilité de l’émotion. Cela change tout. Charles Rosen dans le dernier chapitre du Style classique ne dit pas autre chose lorsqu’il montre que le 2e Scherzo de Chopin ou la Fantaisie de Schumann ne sont pas fondés sur une tonalité unique mais sur l’impossibilité de décider entre deux tonalités. Il montre alors que le devenir de la forme gère cette ambiguïté selon une logique de continuité tendant vers l’instabilité. Tout le romantisme est là : dans cette instabilité fondatrice qui devient la norme. En caricaturant à l’extrême, je dirais qu’il y a moins de différence entre le système de modulations rapides du début du Concerto en mi mineur de Chopin, et plus encore du Concerto en mi b de Liszt et le 2e Quatuor de Schoenberg qu’entre ces deux concertos et un concerto de Mozart. Tout simplement parce qu’à partir du moment où la tonalité devient relativiste, et non plus absolutiste, comme elle l’était à l’époque baroque et classique, elle est susceptible d’aller dans des directions plurielles qui peuvent s’exclure mutuellement comme se métisser.

L’une des directions logiques du relativisme tonal, et qui est d’ailleurs son point limite, est que celui-ci a pu aller jusqu’à sa propre destruction sous l’effet du chromatisme, ce qui s’est passé disons entre 1850 et aujourd’hui, entre Wagner-Liszt et la génération Boulez, sans oublier leurs continuateurs. Cette autodestruction, par radicalisation de l’instabilité chromatique, a été la bifurcation schoenbergienne que la génération Darmstadt et ses disciples, même indisciplinés, a prolongée. Pourtant lorsqu’on examine la musique de la première moitié du XXe siècle, sans la dogmatique téléologique et les préjugés progressistes propres aux avant-gardes atonales, on se rend compte que cette radicalisation vers l’atonalité n’a pas été la seule option. On a vu, la tonalité relativiste, au moins relativisante, du romantisme, car c’est bien de cela qu’il s’agit, prendre des options plus éclectiques en intégrant en son sein un ensemble d’apports hétérogènes tels que les échelles modales diverses et variées, les musiques extra-européennes etc. cela dès le XIXe siècle. On l’a vue enfin figer différents moments de son histoire passée sous la forme du pastiche, du jeu et de la citation plus ou moins détournée avec les différents néo-classicismes du XXe siècle. D’une certaine manière, on peut lire l’histoire de la musique du XIXe, et même de la première partie du XXe siècle, comme le moment où le système tonal, libéré de la rationalité du XVIIIe siècle et rendu plus mobile, fluide, intègre de plus en plus d’éléments hétérogènes. Sans oublier que le paramètre des hauteurs n’est pas le seul à prendre en compte dans cette évolution.

N’y a-t-il pas en effet un danger à limiter l’analyse au seul paradigme des hauteurs en négligeant le timbre par exemple ? Ne structure-t’il pas autant l’évolution des deux derniers siècles que le langage tonal et ses diverses relativisations ?

Évidemment. La montée en puissance du timbre au long du XIXe siècle et du XXe siècle n’est plus à démontrer. Le timbre est d’ailleurs un des éléments du processus de relativisation qui a suivi la tonalité classique puisque, en déplaçant les priorités du côté du son, il a affaibli le pouvoir organisateur des hauteurs. Ensuite, en compensation, il prend en charge, avec la dynamique ou encore la densité ou l’espace, un certain nombre de processus structurants, comme l’agogique de la tension et de la détente par exemple qui étaient auparavant remplis par les hauteurs sous la forme fonctions I-IV-V. En ce sens, le langage postromantique représentait et représente encore un système assez équilibré conciliant le relativisme moderne et la mise en système des différents paramètres du langage musical occidental, notamment au niveau de l’intégration du timbre, de la dynamique ou encore de la densité et de l’espace.

Quel est donc pour vous le langage de la modernité ? Le langage atonal ?  Quid du langage tonal à l’heure actuelle où le néo-tonal semble refaire son apparition ?

En fait, pour moi, le langage de la modernité, et de la post-modernité d’ailleurs, n’est pas le langage atonal et certainement pas non plus le langage tonal évidemment. C’est la tonalité relativiste, terme que je préfère à tonalité élargie, trop téléologique à mon goût dans la mesure où parler de tonalité élargie conduit à lire trop exclusivement l’histoire du XIXe siècle et du XXe siècle sous la forme d’une dégradation du langage tonal des Lumières mais adossée à une idéologie progressiste elle-même issue des Lumières. Le terme de tonalité élargie ne permet pas, pour moi, de rendre compte globalement des deux siècles que nous venons de vivre. Il ne met pas assez bien en évidence la relation entre la relativité propre au libéralisme subjectif moderne, qui est notre paradigme global depuis le XIXe siècle, malgré toutes les contestations qu’il a eues à affronter, et les fluidités inclusives et métissées en même temps que les radicalités atonales qui caractérisent nos deux derniers siècles. L’élargissement ne peut inclure l’absence de tonalité ainsi que la montée en puissance d’autres paramètres tels que le timbre ou les intensités alors que l’idée de relativisation, si.

Pourtant les tenants de l’atonalisme s’étaient présentés comme les vecteurs d’un véritable changement de paradigme qui frappait le langage tonal d’une obsolescence sans possibilité de retour…

À mon avis, ils ont eu tort. Mais il faut toutefois faire la différence entre un changement de paradigme qui engage la globalité d’une collectivité et un changement de langage artistique. Les deux sont liés mais ne sont pas totalement superposables. Ainsi, pour moi, Voltaire et Chateaubriand, ou Haydn et Chopin, tout en ayant en commun le fait de parler, en étant très simpliste, le même langage ne sont pas dans le même paradigme. Ils ont des visions du monde fondées sur des paradigmes différents : celui d’une subjectivité adossée aux certitudes de la Raison d’un côté, celui d’une subjectivité adossée à la contestation de cette même certitude de l’autre. En revanche Chateaubriand, Mallarmé et Isidore Isou ou René Char sont dans le même paradigme même s’il y a eu autour de Mallarmé et entre Chateaubriand et Joyce un incontestable changement de langage, de rapport au langage, de changement aussi dans ce qu’on demande au langage. Jérôme Ducros et tous les contempteurs avant lui des avant-gardes, mais aussi les avant-gardistes eux-mêmes, ont bien mis en évidence cette rupture, les uns pour la déplorer et les autres pour lui donner un contenu positif. Thomas Kuhn montre aussi qu’un changement de paradigme engendre toujours des déplacements. Le premier sera que, malgré tout ce qui peut les unir, Haydn et Chopin, Voltaire et Chateaubriand, n’utiliseront pas le langage de la même façon. Le deuxième est que, parmi les conséquences des déplacements liés aux changements de paradigmes, il peut y avoir des radicalisations produisant des ruptures majeures, ce qui s’est passé selon moi avec les avant-gardes.

Qu’est-ce qui vous fait englober les deux cents dernières années dans une même unité malgré les incontestables ruptures du XXe siècle ?

À force de mettre en relation les formes symboliques du politique et du musical, ainsi que leurs grammaires respectives, je ne peux m’empêcher de penser que la grande rupture des deux derniers siècles que nous venons de vivre n’est pas 1900, ni 1945, mais 1830, c’est-à-dire le moment où, avec le libéralisme et avec lui le Moi au centre et la relativisation des certitudes, s’installe la forme d’organisation politique qui, depuis 200 ans, est celle de la modernité c’est-à-dire la démocratie. Cette démocratie est elle-même d’ailleurs, hélas, relative… !! 1789-1830 est un véritable changement de paradigme à la Kuhn. Ensuite, la contextualisation de la musique savante atonale avant-gardiste avec son environnement plus large (les retours à, mais finalement sont-ce des retours ? les questionnements posés par ceux qui se sont arrêtés en chemin comme Richard Strauss à partir d’Elektra, la permanence des musiques tonales sous la forme de la culture de masse ou de la culture légitime enseignée dans les grandes institutions musicales, demandée dans les concours, sans oublier la Muzak, les musiques de films, la chanson, etc.) me fait dire que la musique atonale a été plus une expérimentation radicale sectorisée que véritablement la grammaire générale de la modernité démocratique même si l’atonalisme a dominé la musique savante durant la 2e moitié du XXe siècle au moins.

Contrairement à ce qu’on avance habituellement du côté de la doxa officielle et subventionnée des Dusapin, Manoury, Boulez, l’avant-garde n’a été en situation de monopole que dans une sphère géographique restreinte, à savoir l’Europe occidentale continentale, avec quelques relais relativement isolés dans les universités américaines d’élite. On ne peut pas en dire autant du monde anglo-saxon ou de l’Europe de l’Est (certes, pour des raisons bien diverses). Comme la conquête de l’espace ou l’aérotrain Bertin, l’atonalisme radical est le témoin de la pulsion expérimentale de la modernité, de sa volonté de repousser plus loin les limites, beaucoup plus que l’idiome structurant de sa globalité, de la société globale.

III – Les avant-gardes post 45 : expérimentations sectorielles ou seul langage de la modernité ?

Pourtant la génération de Boulez pensait véritablement installer un nouveau paradigme ?

C’était une génération acquise, comme son époque, à l’idéologie du Progrès, et la lecture téléologique du XIXe siècle était son grand récit à elle, pour reprendre l’expression bien connue de Jean-François Lyotard. Je pense pourtant que ce grand récit progressiste, qu’on trouve chez Schoenberg et ensuite la génération d’après-guerre, a fait écran à la perception juste de la réalité. Évidemment, il était commode de s’y référer y compris pour les acteurs eux-mêmes. Ceux-ci ont lu leur propre destin et ont fait croire à tout le monde qu’ils étaient les continuateurs de Beethoven, de Wagner et de Liszt, puis de Debussy, Schoenberg. Cette prétention à vouloir accomplir, presque au sens christique, une épopée progressiste antérieure restée inachevée n’est pas sans avoir quelques points communs avec la façon dont les communistes au XXe siècle, François Furet l’a très bien montré dans Penser la Révolution française, ont prétendu prolonger en l’achevant la geste révolutionnaire de 1793. Bien sûr, il y a des points communs entre les différentes minorités agissantes progressistes des XIXe et XXe siècle comme cette alliance d’élitisme et de progressisme expérimentateur, cette haine rabique du conformisme bourgeois. Cela ne doit pas pour autant nous conduire à rester dans ce récit rassurant et cette rétro-lecture orientée d’un XXe siècle qui se coulerait dans les bottes de sept lieues du XIXe siècle.

Jérôme Ducros remarque avec cruauté que, cent ans après, la radicalité des avant-gardes du XXe siècle ne passe toujours pas vraiment même auprès du grand public cultivé même si les avant-gardes ont vraiment leur public.

Quand j’étais étudiant en musicologie, j’ai eu un disciple de Boulez, génialissime et qui nous faisait aimer Boulez, adorer les avant-gardes mais ce qui m’a toujours amusé, c’est que lorsque je passais sous ses fenêtres, je l’entendais jouer du Tchaïkovsky et du Ravel… C’est vrai que cent ans cela fait du temps et certaines remises en causes de la doxa s’imposent !! Un changement de paradigme ne peut être sectoriel. Il ne peut être que global même s’il met un certain temps à s’imposer à la société globale. C’est vrai que, depuis la 2e guerre mondiale, la séparation, entre musique savante et musique populaire et de masse, chacune avec leur propre grammaire, l’une globalement atonale et l’autre tonale, sans que la grammaire de la musique populaire soit une simplification de la grammaire savante, pose question.

Verrait-on aujourd’hui un musicien passer sans difficulté, en utilisant la même grammaire, de la musique de film à des compositions plus « classiques », académiques, à la manière d’un Korngold ou d’un Miklos Rozsa ?

Je pense que cela redevient possible, en tout cas plus possible que dans les années 1960-1990. L’interdépendance entre musique savante et musique de masse chez Korngold va même beaucoup plus loin quand on sait que son Concerto pour violoncelle est au départ une musique de film, c’est celle de Jalousie (Deception), un film de Irving Rapper de 1946. Inversement, on verrait sans peine des passages du Concerto pour violon, le premier thème par exemple, dans un film… Cette question pourrait être déplacée aussi du côté de la musique liturgique qui a suivi le Concile Vatican II dans l’Église catholique d’ailleurs. La grammaire du Requiem de Duruflé peut être simplifiée sous la forme d’un cantique simple, celle de Messiaen, de Boulez ou de Stockhausen, non…

Les avant-gardes sont allées trop loin ? Elles sont devenues autistes ?

Cette accusation est le fond de commerce des antis avant-garde. Elle n’est pas dénuée de fondement mais elle en même temps beaucoup trop simple. Elle est aussi simple que le récit téléologique flatteur qui sert de base au plaidoyer pro domo des avant-gardes et qui constitue l’essentiel de l’argumentaire du procès en ringardisation que ces mêmes avant-gardes envoient depuis cinquante ans dans la figure de leurs opposants.

Sans doute faut-il voir  l’histoire des deux derniers siècles plutôt à l’image de ce qui se passe dans les techniques sous la forme d’une montée et d’un plateau stabilisateur. En général, regardez les voitures, les avions, les ordinateurs, il y a une montée rapide d’innovations puis le système se stabilise. Les voitures n’ont guère progressé depuis 1930, les avions depuis les premières Caravelles, les trains depuis la machine à vapeur, même si on a inventé ensuite la traction diésel puis électrique. Cela n’a pas empêché tout un ensemble d’expérimentations plus radicales telles que la conquête spatiale ou l’aérotrain mais on constate qu’elles n’ont pas eu vocation à se généraliser tout simplement parce que le stade de l’innovation stabilisée, celui représenté par le « plateau », suffisait aux besoins du plus grand nombre.

Pour moi, le point de stabilisation, correspondant aux besoins massifs de la société moderne et post-moderne, c’est celui de la tonalité relativiste inclusive au stade où elle était arrivée au début du XXe siècle voire la première moitié du XXe siècle, c’est-à-dire le stade qui gère d’une manière non rationaliste, non exclusiviste, donc ouverte et potentiellement inclusive les fonctions tonales. C’est le langage postromantique chromatisant et/ou modalisant, c’est celui du jazz au sens large, pensons à l’utilisation des fonctions tonales dans une grille de blues. C’est aussi le langage de tous les compromis entre les innovations des avant-gardes et une certaine massification que ce soit celle du marché consumériste des  pays capitalistes ou celle du Peuple idéologisé des pays totalitaires.

À quels compositeurs pensez-vous particulièrement ? À Stravinsky ? Chostakovitch ? Britten ? Copland ?

Bien évidemment, à ceux-là et d’autres encore. Chostakovitch me semble être totalement représentatif des logiques de compromis, faites de va-et-vient entre tonal et atonal ainsi que d’inclusions hétérogènes, qui sont celles de la tonalité relativiste. En assignant Chostakovitch au compromis mais à des compromis qui ne l’ont pas empêché d’exprimer toute la complexité de la condition humaine, Tikhon Khrennikov et le Parti lui ont hélas rendu service et ont fait de lui le type parfait du compositeur tonal relativiste. Un paradigme dans lequel on n’a pas fini de puiser… On trouve à l’ouest chez Copland les mêmes préoccupations d’être accessible au plus grand nombre avec les mêmes conséquences en termes de langage. Mais à l’ouest, le grand acteur n’est pas l’idéologie, ou le rêve américain, si on pense aux USA, c’est quand même le marché. En étant extrêmement caricatural, les deux ennemis de la guerre froide auront eu en commun le paradigme massif du collectif, le Peuple, lequel a obligé le créateur à tenir compte de lui par l’idéologie à l’est, par le marché à l’ouest.

Et la volte-face de Richard Strauss ?

La lucidité du génie…

IV – La génération Boulez, rétrolecture fallacieuse du paradigme progressiste romantique ?

Dans cette perspective comment analyser la radicalité de la génération Boulez sans oublier ceux qui l’ont suivie, comme Itinéraire par exemple et bien d’autres ?

Je pense que la génération Darmstadt a lu son destin en pensant que ses innovations aboutiraient à un changement généralisé de paradigme qui transformerait l’ensemble de la musique du XXe siècle. Ils ont lu et codé leur aventure, magnifique, épique, bien sûr, avec les illusions totalisantes des révolutionnaires marxistes, dont ils partageaient souvent les utopies, mais plus encore en se pensant la réincarnation de Beethoven et des romantiques de 1830. Il suffit de lire les écrits de Boulez ou de Boucourechliev pour voir quels sont les aînés dont ils se sont réclamés : Beethoven, la grande génération romantique puis celle des années 1900 qui, elle-même imitait et répétait celle des héros de 1815-1830. Ils sont d’ailleurs assez désemparés de voir que leurs innovations n’ont pas dépassé le stade d’un club d’aficionados ultra-élitistes et du petit monde des musiciens. Ils ont malheureusement oublié aussi que, si les innovations massives des premières années du XIXe siècle avaient conduit à un changement généralisé de paradigme grammatical et esthétique, lequel a progressivement envahi au XIXe siècle tout l’ensemble de la culture, c’est parce que le bougé de 1830 correspondait à une révolution majeure de l’ensemble de la culture, révolution radicale à l’échelle de l’histoire occidentale qui était celle de l’individualisme subjectif moderne si bien synthétisé par Rousseau, puis par des romantiques comme Chateaubriand, et dont la forme politique a été la démocratie.

N’y a-t-il pas une contradiction dans le fait que vous voyiez le radicalisme des avant-gardes plus ou moins sous obédience marxiste dans une sorte de continuité du paradigme libéral installé en 1830 ?

Non, d’abord parce qu’il y a une parenté entre le libéralisme et les différentes utopies totalitaires du XXe siècle qui est la croyance en l’idéologie du Progrès. Ensuite, les régimes totalitaires ont été les idiots utiles du libéralisme en accélérant le processus de sortie du modèle absolutiste, féodal et traditionnel issu du passé. Sans le communisme par exemple la sortie de la tradition aurait été beaucoup plus lente en Chine, en Russie, voire même dans les anciens pays de l’Est. Au XXe siècle, il suffit de voir, dans la 2e moitié du XXe siècle, la collusion progressive entre un certain nombre d’anciens staliniens, de maos, etc., et le libéralisme, ou plutôt sa version plus radicale sous la forme du libéralisme-libertaire et de l’ultralibéralisme, pour avoir une idée de la complicité entre l’idéologie du changement issue du libéralisme et celle de la table rase issue des radicalités révolutionnaires. Plus avant dans le temps, il faudrait aussi méditer sur la relation existant entre la radicalité de 1793 et la sortie de l’Ancien Régime dont le libéralisme, depuis la monarchie de Juillet jusqu’à la IIIe République, a été le bénéficiaire. Cette sortie de l’Ancien-Régime aurait pu sans doute aussi se faire sans 1793 mais plus lentement…

Est-ce que ce n’est pas plus complexe que cela ?

Si, car les excès de 1793 ont occasionné au XIXe siècle une sorte de « plus jamais ça », une vision négative de la radicalité de la table rase et de la terreur, qui a incontestablement alimenté une nostalgie du l’Ancien Régime et a aidé à sa survie symbolique. En fait, le XIXe siècle fait cohabiter deux nostalgies : celle de 1793 et celle de la monarchie. Il n’en reste pas moins vrai que la relecture marxiste de 1793 au XXe siècle a installé un vrai fantasme de table rase qui alimente le processus de destruction créatrice dont le libéralisme profite même si le marxisme se veut une critique violente et révolutionnaire du libéralisme. On remarquera aussi que les avant-gardes du XXe siècle prolongent aussi, tout en la radicalisant, l’alliance d’élitisme et de progressisme qui a caractérisé les élites bourgeoises du XIXe siècle. Toute l’histoire du XIXe siècle, voire du XXe siècle, y compris en art, est structurée autour d’une captation de pouvoir aux dépens des anciennes élites de la société absolutiste qui s’accompagne d’une redéfinition de la notion d’aristocratie. On en a une trace en regardant par exemple les débats de 1831, à la chambre, sur la fameuse adjonction des capacités. Cette redéfinition, conforme aux intérêts de la bourgeoisie, se fait autour du mérite et de la souveraineté de la créativité intellectuelle mais pas seulement. Les chevaliers d’industrie, les révolutionnaires et les utopistes sont aussi des participants de cette geste moderne de l’individualisme créateur et méritant. Les textes militants de Liszt tout comme ceux de Boulez montrent que l’enjeu a été de redéfinir les critères de l’aristocratie tout comme de l’élitisme et non de les supprimer, d’où la lutte actuelle des avant-gardes du XXe siècle et de leurs continuateurs contre le relativisme, la culture de masse et le nivellement par le bas. Pensons aussi à la relation d’Adorno avec le jazz. Pensons aussi au tollé qui a accompagné la nomination de Claire Diterzi comme pensionnaire à la Villa Médicis…

En fait pour vous la vraie question n’est pas celle du processus et de ses étapes mais plutôt celle du point de stabilisation de l’évolution du système, le moment où on passe de la courbe au plateau ?

Exactement. L’équation entre 1°) la redéfinition de l’élitisme et de l’aristocratie sous le sceau du mérite et de l’innovation, 2°) la construction du Progrès et 3°) la relativisation des normes et des références a été dès le XIXe siècle une mayonnaise extrêmement instable car elle mettait ensemble des processus susceptibles de se détruire mutuellement. Le processus de destruction créatrice moderne, si bien mis en évidence par Schumpeter par exemple, construit l’innovation, donc la rupture, donc le Progrès, en même qu’il définit l’élitisme de la corporation innovante et assure à celle-ci un Pouvoir au sein de la société. C’est compter sans une ruse de ce même processus de destruction créatrice qui vient contrecarrer les pulsions aristocratiques des avant-gardes par la mise en relation de deux processus que les élites innovantes contrôlent assez difficilement qui sont d’une part la dissémination par fractionnement individualiste et d’autre part la formation de globalisations sous l’effet du marché et de tout ce qui constitue la culture de masse de l’ère démocratique. Hayek a montré que le marché pouvait être lui aussi un processus de découverte. Les révolutionnaires du XXe siècle n’ont fait que répéter en tentant de le radicaliser un paradigme de rupture et de critique du passé, associé à l’idéologie du Progrès, qui avait été installé avant eux tout en étant dépassés par les logiques endogènes à la fois globalistes (tendance vers la société indifférenciée) et disséminantes (tendance vers le fractionnement individualiste) de ce même processus de relativisation.

C’est ce que la génération Boulez n’a pas vu. Plus exactement, la génération Boulez n’a vu qu’un aspect du processus, celui qui lui permettait, dans la continuité des bourgeois romantiques, de construire son fantasme et sa posture d’aristocratie innovante. À l’aristocratie traditionnelle ancrée dans le passé, les avant-gardes ont substitué une aristocratie moderne projetée dans le futur, posture qu’elles partageaient avec les technocrates de la même génération, celle de l’après-guerre, avec qui elles se sont toujours si bien entendues. L’IRCAM, le Centre Pompidou et le Musée d’Orsay resteront sans doute comme les plus beaux fleurons de cette célébration du progrès artistique réunissant créateurs et haut fonctionnaires.

Saint-Simon l’a bien montré dès le début du XIXe siècle, les aristocraties de l’âge moderne ne peuvent légitimer leurs prétentions à diriger les autres qu’à partir du moment où elles peuvent faire croire à la collectivité qu’elles incarnent son futur en étant le mouvement, l’innovation. L’enjeu est ni plus ni moins la captation de la flèche du temps à des fins de construction de pouvoir. Cette captation est la matrice, le carburant, des oligarchies bourgeoises libérales tout comme d’ailleurs des nomenklaturas bourgeoises communistes, car ces nomenklaturas communistes étaient bien des bourgeoisies. Bien évidemment, cette aristocratie de la modernité n’a pas à l’intérieur de la société réelle le monopole de l’innovation, qui est bien évidemment disséminée un peu partout dans l’ensemble de la société et partiellement hors du contrôle des pouvoirs dominants, mais ce qui est important pour cette aristocratie c’est au moins, de faire croire qu’elle incarne ce progrès innovant, cela à des fins de légitimation. Le fait que les aristocraties de l’âge moderne n’aient que le monopole de la symbolique innovante mais non celui de l’innovation réelle conduit d’ailleurs celles-ci, sur un plan plus pratique et stratégique, à détecter les processus innovants dans les différents endroits où ils se trouvent et autant que possible à se les approprier, jusqu’à les voler si nécessaire à leurs légitimes propriétaires plus faibles, moins introduits ou moins chanceux. Le plus important reste malgré tout la capacité à pouvoir mettre en scène collectivement et politiquement ce capital symbolique monopolisé… Peu importe que l’on soit innovant ou pas, que cette innovation soit le produit d’un vol ou pas, l’important, pour les oligarchies à prétentions progressistes de la modernité, est de faire croire et d’y croire, sachant que l’on fait croire d’autant plus facilement qu’on y croit soi-même !

Donc, si l’on vous comprend bien, le problème se situe à deux niveaux : d’une part dans le rapport existant entre l’innovation réelle disséminée à l’intérieur de la société globale et l’innovation comme simple capital symbolique détenu et théâtralisé par les oligarchies dirigeantes de la modernité à des fins de légitimation de pouvoir, d’autre part dans la façon dont se négocie en 1830, 1914, 1945, et même aujourd’hui, le rapport entre innovation, élites avant gardistes aussi bien politiques qu’artistiques et société globale.

Oui, c’est exactement ça. Même si l’intérêt des élites est que l’innovation conçue comme capital innovant soit le destin de la société globale, il peut y avoir un décrochement entre l’innovation réelle, le petit groupe porteur du capital symbolique du Progrès et la socialisation de la nouveauté dans la société globale. Les élites ne sont pas seules. Les changements de paradigmes obéissent à des processus infiniment plus complexes que les simples diktats des dirigeants ou des progressistes auto-proclamés. Obnubilée par ce qui s’était passé au début du XIXe siècle, cette aristocratie de l’innovation artistique a pensé au XXe siècle que l’atonalité se généraliserait comme les innovations anti-classiques, les ruptures, du romantisme. La génération Darmstadt a lu 1830 comme la répétition générale glorieuse, (qui en effet n’a pas envie d’être Beethoven, Liszt ou Wagner ? ), de leur tabula rasa avec cette idée qu’elle radicalisait ce que l’état des forces de 1830 n’avait permis de ne réaliser qu’imparfaitement. Or, ce n’était pas du tout la même chose.

La génération de 1830 a réussi le paradoxe d’être à la fois progressiste et anti-conventionnelle, élitiste, profondément élitiste même, tout en réussissant assez rapidement à être comprise du plus grand nombre tout simplement parce que son langage, au départ expérimental et élitiste, exprimait une aspiration de la société globale à mettre au premier plan le paradigme subjectif et émotionnel qui était à la fois nouveau et dans l’air du temps. Maurice Agulhon montre par exemple comment les années 1848 ont été celles où les innovations romantiques de 1830 se sont généralisées jusque dans la petite bourgeoisie de province. Cela n’a pas été vraiment le cas au XXe siècle. S’il y a eu globalement accord, plutôt convergence d’intérêt, entre les avant-gardes et le pouvoir d’Etat, le décrochement avec la société globale a été non seulement persistant mais s’est même plutôt agrandi. Il n’a été d’ailleurs vivable par les avant-gardes que parce que l’incompréhension de la société globale nourrissait leur élitisme et leur phénoménal sentiment de supériorité.

Donc pour vous les avant-gardes musicales du XXe siècle se situent dans une fausse continuité par rapport au XIXe siècle ?

Oui, je pense. 1830 ouvrait un paradigme de relativisation et de subjectivation appelé à durer tandis que les avant-gardes absolutisaient un processus de radicalisation qui n’était qu’une des virtualités sectorielles, partielles, induite par le processus de relativisation et de subjectivation romantique. Ce qui s’est passé aux alentours de la première guerre mondiale, c’est la rupture d’un équilibre miraculeux où une avant-garde romantique, à la fois progressiste dans son projet et élitiste dans ses exigences, prenait en charge et incarnait les aspirations du plus grand  nombre, aspirations qui correspondaient à un changement de paradigme au sein de la société globale. Les deux composantes du mélange, l’élitisme progressiste d’un côté et les aspirations de la société globale de l’autre, se sont séparées.

Comment expliquez-vous ça ?

Je ne vois qu’une seule explication qui est que, si la société globale s’est dissociée progressivement des avant-gardes au XXe siècle, c’est simplement parce que le changement de paradigme global qui correspondait aux aspirations globales de la modernité et à sa façon de se penser elle-même avait déjà eu lieu, disons entre 1830 et la fin du XIXe siècle, et n’avait pas encore lieu de changer. Tout simplement.

Il y a aussi probablement une question d’équilibrage entre les différents paradigmes qui structurent en profondeur la modernité. La modernité a toujours fait cohabiter dans les démocraties libérales, à l’Est durant le communisme les choses étaient un peu différentes, au moins trois paradigmes étroitement liés mais qui peuvent aussi se dissocier entre eux  : celui de la Liberté, celui du Progrès et celui du global, du Peuple, lequel est perpétuellement en situation de tension avec l’individualisme, et structure le projet démocratique sous la forme de la volonté générale. Sans être sûr de la réponse, je me demande si le décrochement des avant-gardes artistiques au XXe siècle par rapport à leur environnement global ne nous révèle pas que le paradigme dominant de la modernité est avant tout, en profondeur, celui de la liberté et secondairement celui de l’innovation. Les oligarchies de la modernité ont toujours eu intérêt à s’attribuer le paradigme du Progrès mais rien n’empêche la société globale de vouloir penser autrement et de préférer la liberté.

Je pense que les avant-gardes du XXe siècle, surtout celles qui ont suivi 1945, n’ont pas vu que le desserrement, en 1830, du carcan trop limitatif de la raison triomphante du XVIIIe siècle par l’introduction d’une part du principe de relativité évoqué tout à l’heure et d’autre part la réévaluation de la psychologie et de l’émotion dans les sources du Moi, pour paraphraser Charles Taylor, était sans doute plus important que l’innovation jusqu’au boutiste en tant que telle. Ce qu’elles n’ont pas vu non plus c’est que ce principe fondamental de liberté pouvait avoir des conséquences globales susceptibles, au XXe siècle, d’entrer en concurrence avec l’aristocratisme innovant de l’avant-garde sous la forme d’un conflit entre culture de masse et culture élitiste. Dans la fabrication moderne de l’instabilité et du relatif, ce qui a été central et paradigmatique pour la modernité, c’était la rupture avec l’absolu du point fixe, aussi bien sur le plan politique que musical, relativisation nécessaire à la constitution de la liberté du sujet, plus que l’innovation permanente, la recherche systématique de l’inouï et de l’inédit. L’enjeu en 1830 a été de mettre un peu plus d’individu, de liberté, d’émotion, d’auto-organisation, dans le système hérité du XVIIIe siècle, un petit peu qui était quand même beaucoup puisque c’est tout simplement une des bases du libéralisme moderne et que c’est à partir de cette percée que se sont développées toutes les expériences du XIXe siècle et du XXe siècle. Il n’en reste pas moins vrai que ce qui est primordial à partir de 1830 c’est le besoin de liberté plus que la nécessité de l’innovation même si l’innovation est un des paramètres producteur de la liberté. Lorsqu’on regarde la musique des deux derniers siècles, on constate que, globalement, c’est la zone intermédiaire entre la tonalité et l’atonalité qui s’est développée massivement sur deux siècles et non les langages des ruptures radicales qui sont restés confinés à des cercles relativement restreints. J’en déduis que les grammaires de ruptures radicales ne correspondaient pas aux besoins de la société globale de la modernité tout simplement parce que la société a mis au premier plan la liberté, y compris celle de la consommation immédiate. Les différents néo-classicismes, les plus récents mouvements de retours à et toute la musique de masse restée tonale sont sans doute issus de cette structuration des priorités privilégiant la liberté de l’individu, le plaisir immédiat à l’innovation jusqu’au boutiste. L’enjeu a été de mettre au premier plan, aux alentours de 1830, la modulation libre, donc le trajet, l’auto-organisation, avec toutes les gradations, inclusions et métissages possibles et, cette conquête majeure effectuée, on en est resté globalement là même si une partie de l’élite a voulu aller plus loin. Pourrait-on expliquer autrement Rachmaninov, Poulenc, Richard Strauss, Gorecki etc… mais aussi les Beatles et les Pink Floyd ? Pour cette raison, je pense que la tonalité relativiste s’est imposée comme le langage global de la modernité tout simplement parce que la tonalité relativiste est celle qui permet le mieux de concilier l’expression libre des choix de l’individu et la massification y compris dans le cadre d’une économie de marché et d’une culture de masse. C’est elle qui correspond sans doute le mieux aux besoins massifs de la société globale moderne et hyper-moderne.

En attendant autre chose évidemment… 

Oui… En définitive, piégés par une Histoire qui ne se répète jamais exactement, les artistes d’avant-garde n’ont été que des expérimentateurs subventionnés, ce que Menger a admirablement montré dans Le paradoxe du musicien, et à l’audience limitée, alors qu’ils espéraient révolutionner l’ensemble de la société. D’une certaine manière, ils ont été les Lully d’États modernes qui avaient besoin de mettre en scène une symbolique politique du Progrès. Les USA ont eu la conquête spatiale, nous, nous avons eu Boulez et l’IRCAM. Des Brummell dissonants, c’est moins épique et grandiose que des cosmonautes mais un peu plus chic, dans la grande tradition du dandysme aristocratique européen ! Dire que les avant-gardes ont dominé la seconde moitié du XXe, comme on l’entend et on le lit partout, est une forme de hold-up qui ne fonctionne que dans une idéologie, celle du grand récit du Progrès et uniquement si on considère l’IRCAM et Darmstadt comme le centre du monde…

Cela ne veut pas dire pour autant que les artistes d’avant-garde ont été inutiles ou un simple moment, ni que leurs œuvres ne soient pas passionnantes. En réalité, les œuvres de l’avant-garde ne trouvent leur grandeur que par leur qualité et non par l’idéologie, périssable, qui a servi à les légitimer. Cela nous mène à un savoureux paradoxe dans la mesure où c’est en les mettant en concurrence avec les autres, ce qui revient à les relativiser, et non en les adossant à un hypothétique sens progressiste de l’Histoire, que les œuvres les plus réussies de l’avant-garde trouvent, comme toutes celles qui les ont précédées, leur vraie grandeur. En définitive, c’est en les débarrassant de leur idéologie qu’on leur donne un véritable statut d’exceptionnalité… J’ajouterai aussi que dans le contexte pluriel et finalement éclectique du XXe siècle, les artistes d’avant-garde, même assouplis pensons à l’évolution de Boulez lui-même, ont été des expérimentateurs indispensables car c’est par leur radicalité, elle même en tension avec l’héritage tonal, qu’ont pu se définir les pôles de la tonalité relativiste de notre modernité.

Le XIXe siècle que l’on présente souvent comme un siècle de transition entre le classicisme hautement rationalisé et le langage atonal du XXe siècle serait plutôt pour vous le moment des conciliations les plus efficaces ?

Oui, en quelque sorte. En définitive, la tonalité relativiste de la modernité est en situation de tension permanente entre la tonalité radicale et exclusive issue des Lumières et l’atonalité radicale exclusive du XXe siècle, cette tension ouvrant un immense champ de possibles entre ces deux radicalités, sans oublier non plus les zones de glissements entre tonalité exclusive et tonalité relativiste et entre tonalité relativiste et radicalité atonale.

En guise de conclusion : Fin de l’Histoire ou un déblocage des censures ?

Nous avons lu longtemps l’atonalisme radical, avec toutes les expérimentations diverses et variées qui l’ont accompagnée, on pensera à la musique électro-acoustique par exemple, comme une fin de l’Histoire. C’était une erreur ?

Oui, évidemment. Ce qui a été perçu comme une fin de l’Histoire était plutôt la définition d’un point limite destiné non pas à être dépassé perpétuellement mais à borner un champ des possibles dont il n’a été qu’une postulation radicale, certes libératrice des académismes et des conformismes, mais vouée à s’académiser et se répéter sous la forme du psittacisme si elle voulait rester dans sa geste révolutionnaire et progressiste. C’est un curieux paradoxe que cette geste révolutionnaire qui est condamnée à se répéter… Mais cet académisme de la rupture ne doit pas nous rendre ingrat et nous conduire à occulter la dimension libératrice des innovations avant-gardistes car ces innovations, vouées à se disséminer, eh bien, nous les retrouvons partout : dans telle combinaison timbrique dans la musique électro de tel ou tel D. J., telle scène de violence et de tension de tel film d’épouvante ou de tel James Bond… Dès les années 30, le langage au bord de la rupture du King-Kong de Max Steiner aurait-il été possible sans Elektra de Strauss ou encore Erwartung de Schoenberg ? Je pense que non…

Eh bien, merci Bruno Moysan pour cet éclairage. Et Liszt ?

Il est probable que Liszt résume tout. Je n’ose le dire mais, assez souvent, il m’arrive de penser :  et si le type-idéal de la tonalité relativiste, ce n’était pas lui ?

Et que va-t-il rester après le grand laminoir du relativisme esthétique ?

Le métier… ? Et à ce titre, il faut remercier Pierre Boulez et finalement la grande tradition schoenbergienne d’avoir maintenu ce qu’on pourrait appeler l’exigence d’un niveau aussi bien musical qu’intellectuel. Dans « artisanat furieux », il y a certes furieux mais il y aussi artisanat et, d’une certaine manière, si beaucoup d’incompétents ont profité de la dilution des repères, du relativisme et des droits que s’arroge une subjectivité sans règle ni frein, ce n’est certainement pas le cas de Pierre Boulez, ni de ceux dont il s’est toujours réclamé. L’amicale condescendance dont il a fait preuve vis-à-vis de Cage est la conséquence de cette exigence. L’interview qu’il a donnée par exemple en septembre 2010 au magasine Diapason (n° 583 p. 20-26) est très précieuse dans la mesure où elle rappelle que la liberté moderne ne trouve son plein accomplissement que si elle fait corps avec l’exigence et la responsabilité. Cette interview est aussi un régal. On retrouve le grand polémiste et l’homme de conviction qu’il a toujours été sur l’illettrisme des politiques, sur la Villa Médicis, sur l’enseignement. Sa charge sur Hendrix au bac est un morceau d’anthologie…

Bonnets rouges et drapeaux roses, une contestation haute en couleurs

hollande-maquillageArticle reproduit avec l’aimable autorisation de Jean-Baptiste Le Roux et la rédaction de Radio Notre-Dame. Source originale disponible ici.

Quel est le rapport entre les bonnets rouges et La Manif Pour Tous ? Sur le papier, a priori aucun. Mais le refus de l’écotaxe poids lourds et celui du mariage homosexuel ont réussi à cristalliser un rejet général de l’exécutif au pouvoir, emportant avec lui une partie de la population, restée neutre jusqu’alors.

Les bonnets rouges, ce mouvement d’agriculteurs, de salariés, de patrons, héritiers de la révolte de leurs ancêtres bretons contre la fiscalité du timbre, sous l’ancien régime, ne désarment pas. Mercredi, après de nombreux coups d’éclats entre démontage de portiques écotaxe et incendie de radars, ils ont lancé un ultimatum au gouvernement, qui a été forcé de reculer en suspendant la taxe poids lourds. Les clauses de l’ultimatum étaient très claires : au-delà de la suspension de cette taxe, ils en demandaient la suppression. Sans quoi ils continueraient les actions coup de poing, quitte à monter sur Paris.

Les bonnets rouges en rupture de stock, pas en manque d’idées

Le gouvernement n’en a pas tenu compte. Et à l’heure actuelle, le mouvement emmené par Christian Troadec, maire DVG de Carhaix, réfléchit à la suite à donner à ses actions. Samedi dernier, à Quimper, les bonnets rouges réunissaient plus de 30 000 personnes selon les organisateurs. A Morlaix, les employés de Tilly faisaient tomber au même moment le portail de la sous-préfecture. Aujourd’hui Armor Lux, principal fournisseur emblématique de bonnets, est en rupture de stock. Il faut donc se l’admettre. La révolution des bonnets rouges est un véritable succès. Et ses membres revendiquent désormais bien plus que la simple suppression de l’écotaxe. En l’occurrence la démission de François Hollande, comme on a pu le voir sur les images des manifestations. Le problème pour le gouvernement actuel, c’est que ces manifestants ne peuvent être rangés sous une boîte, estampillée d’une jolie étiquette « fascistes », « intégristes », « extrémistes ». Même Jean-Luc Mélenchon voit son fond de commerce s’effondrer puisque patrons et salariés luttent, ensemble.

La Manif Pour Tous reprend du service

Quant à la Manif Pour Tous, on la croyait endormie depuis les dissensions entre ses dirigeants actuels et Frigide Barjot, la cofondatrice déchue du mouvement. Pourtant ce jeudi, on ne pouvait pas rater, en passant du côté de l’Opéra Garnier, à Paris, un immense drapeau rose floqué du désormais célèbre symbole du principal mouvement d’opposition contre le mariage homosexuel. Le grand réveil ? Une remise en marche de son activité, certainement. Mercredi soir, les rédactions avaient pu recevoir un mail de l’organisation appelant à une conférence de presse, aujourd’hui, à 11h du côté de l’Opéra, organisée pour dévoiler « les thèmes, le calendrier, les modes d’actions » de la nouvelle campagne de mobilisation de la Manif Pour Tous.

A ce sujet, il faut admettre qu’elle aussi a subi un glissement de ses revendications. De la rue aux réseaux sociaux, en passant par cet immense drapeau rose déposé ostensiblement et volontairement devant les bureaux de Christiane Taubira, tous les indicateurs démontrent aujourd’hui un ras-le-bol des manifestants contre le mariage homosexuel contre le gouvernement. Les arrestations musclées et les violences subies par certaines personnes pendant les grandes manifestations de l’an dernier y sont certes pour quelque chose. Mais l’immobilisme du gouvernement a fini de cristalliser une rancœur désormais tenace.

Les Français excédés par la politique du gouvernement

Ce jeudi, paraissait dans la presse un sondage CSA pour BFMTV qui révélait que les deux-tiers des Français (67 %) se déclaraient prêts à descendre dans la rue pour manifester leur ras-le-bol contre la fiscalité du gouvernement, et son incapacité à prendre à bras le corps le problème du chômage en France, même si François Hollande continue d’affirmer que la fameuse « courbe » s’inversera avant la fin de l’année. Plus personne n’est dupe, les derniers chiffres de l’Insee parlent d’eux-même. Et même si le président de la République continue d’y croire, en façade, il est aujourd’hui bien forcé d’admettre, ayant été élu avec à peine 51 % des voix, que parmi ces 67 % de Français écœurés par sa politique, se trouvent un certain nombre de ses électeurs…

Une seule revendication : « Hollande démission » !

Samedi dernier, à Quimper, on pouvait voir au milieu de cette nuée de bonnets rouges, quelques sweats Manif Pour Tous. Un point peut être anecdotique pour certains mais qui témoigne toute de même de l’interconnexion de ces deux mouvements. La semaine dernière, un article du Point titrait « Quand la France se réveillera, l’Elysée tremblera ». La France d’en bas, celle qui ne côtoie pas forcément les salons feutrés de la République et les troquets du boulevard Saint-Germain, est belle et bien réveillée. Et quoi qu’on en dise, le noyau dur de ces mouvements n’est mu par aucune motivation politique, les partis traditionnels étant exceptionnellement incapables de les reprendre à leur compte. Le pouvoir en place a désormais bien des raisons de trembler. Car, de là à ce que bonnets rouges et manifestants anti-mariage homo descendent dans les rues parisiennes, emportant avec eux une autre frange de la population il n’y a désormais plus qu’un pas…

« Les taxes ! Les taxes ! Magnifiques taxes ! »

ImageFace à la crise, la politique de la taxe se met en place. Qui paye ? Qui perçoit ? Quelles conséquences pour la France ?
Par AMDLB, invité de l’EPHES.

Les trois coups : répétition générale à Chypre

En mars dernier le gouvernement chypriote avait négocié avec les instances Européennes (Commission Européenne et Banque Centrale) et le FMI un plan de sauvetage de l’économie de l’île. Dans ce plan, un point avait fait sensation, la taxation des dépôts bancaires. Tous les dépôts étaient concernés, nationaux comme étrangers, et le taux s’élevait à 10 % pour les montants de plus de 100 000 euros (6.75 % en dessous de ce seuil). Dérogeant à la règle européenne de garantie des dépôts bancaires, ce projet a provoqué la panique chez les petits épargnants. Tout le monde se souvient avoir vu aux informations cette ruée vers les banques, ces files d’attente de citoyens cherchant à retirer le plus d’argent possible de leurs comptes afin de limiter les pertes. Face à ce risque sévère pour l’économie (plus de financement de l’activité via l’épargne), les autorités chypriotes avaient fait fermer les établissements bancaires puis limité les retraits en espèces à 100 € par jour. Décision visant à inciter les épargnants à laisser leurs avoirs dans les banques, mais sans succès, les files d’attente aux distributeurs ne désemplissaient pas. Après des jours de crise et de tension sur les finances des pays européens, après une menace de sortie de l’Euro et donc d’un effondrement par effet domino du reste de la zone monétaire, un accord fut trouvé, limitant la taxe aux dépôts supérieurs à 100 000 euros.

Plusieurs mois après, voilà que le FMI préconise de taxer l’épargne privée des ménages européens, à un taux de 10% sur tous les ménages disposant d’une épargne positive. Ceci afin de désendetter une Europe qui plonge jour après jours vers un défaut de paiement général. Les plus optimistes, ou ceux qui chercheront à se rassurer, relèveront qu’il ne s’agit là que d’une préconisation et non pas d’une décision à faire appliquer séance tenante. Mais cela revient au même. Le fait est que l’inscription de cette idée dans un rapport du FMI signifie qu’elle a été discutée, débattue. En faire mention dans un rapport est tout sauf anodin ! En agissant ainsi le FMI teste les réactions. Ils ont déjà fait un essai à petite échelle et sont prêts à le répéter sur un continent entier. En parler permet de prendre la température, mesurer l’opposition avant sa mise en place. (tout comme Dounia Bouzar proposant de remplacer deux fêtes chrétiennes, ce n’est pas innocent). A croire que le FMI n’a rien compris, quels seraient les effets d’un « bank run » dans la zone Euro ? En effet la loi est quasi prête. Michel Barnier, commissaire européen aux Marché intérieurs et aux Services, planche sur une loi qui s’appliquerait en cas de crise bancaire. La condition sine qua non avant de pouvoir profiter du Mécanisme Européen de Stabilité serait de faire payer les épargnants. En somme, si vous espérez sauver vos économies, il faudra au préalable en sacrifier une partie.

La taxe, la seule variable  possible des  politiques publiques

Plus généralement, cette nouvelle taxe fait écho au sentiment de ras le bol fiscal exprimé ces derniers temps par les français. Il n’y a pas un jour sans que les médias nous parlent d’impôts, de redevances, contributions… Il n’y a pas  un jour sans qu’on entende notre entourage se plaindre suite à la réception des feuilles d’imposition de cette année. Et cela ne va pas s’arranger l’an prochain, certaines décisions du gouvernement n’auront d’effet que dans un an. Face à la gabegie financière de l’Etat, nos « élites » dirigeantes ne trouvent que l’impôt pour renflouer des caisses déjà bien vides depuis longtemps. François Fillon annonçait qu’il était à la tête d’un Etat en faillite, avant d’être sévèrement recadré par Nicolas Sarkozy, la réalité faisant beaucoup trop peur. Il est pourtant vrai que l’Etat est en faillite, notre dette a explosé, passant de 664 milliards d’€ en 1995 à près de 1 840 milliards au dernier trimestre de l’année dernière. En termes de pourcentage du PIB, le saut est de 34 points en  12 ans ! Le service de la dette recouvre intégralement l’impôt sur le revenu. Une visite sur la page du Figaro permet de voir en direct la vertigineuse progression de ce fardeau national.

Le bon sens voudrait que nos gouvernements s’efforcent de réduire la dette, afin de faire retrouver à la France son indépendance face à ses créanciers. On ne peut pas dire que nos élus y mettent de la mauvaise volonté, simplement ils s’y prennent mal (et ce droite et gauche confondues depuis 30 ans). Alors qu’il faudrait réformer en profondeur l’Etat (un mastodonte de 5.5 millions de fonctionnaires soit 20 % de la population active) et les administrations, faire une vaste réforme fiscale (notamment l’impôt sur le revenu), le seul instrument de politique publique utilisé est l’impôt, l’impôt et encore l’impôt. Rien n’est fait pour baisser les dépenses d’un Etat providence dont le modèle est lui aussi en faillite. Le gouvernement actuel est bloqué par deux choses. Premièrement il faut satisfaire l’électorat et donc financer les promesses. 60 000 professeurs supplémentaires, des contrats aidés etc… cela coûte cher. Ensuite il n’a plus, du fait de l’Union Européenne, la main sur la politique budgétaire et monétaire et ne peut plus dévaluer pour redonner un souffle d’air à notre économie.

Vous reprendrez bien un peu d’impôt ?

Reste donc l’impôt, et là, comme l’a si bien dit le président de la République, l’imagination fiscale est sans limite. Petit tour d’horizon de l’imagination débordante de nos élus et représentants.

  • Les taxes sur les boissons gazeuses sucrées. Récupérer de l’argent avec un alibi moralisateur anti-obésité pour légitimer la hausse des prix. Peut-être l’ébauche d’une taxe sur les gens en surpoids, censés creuser le déficit de la sécurité sociale à cause de leur mauvaise santé ?
  • Le premier président de la cour des comptes a préconisé de soumettre les prestations familiales à l’impôt.
  • Taxe sur l’économie numérique.
  • Une taxe sur les poids lourds qui frappera les camions sur les routes nationales, départementales, quelques autoroutes. Là aussi avec un justificatif moralisateur, la réduction de l’émission de CO2.
  • Fiscalité sur les plus-values de cessions, projet avorté par le mouvement des « pigeons » à l’automne dernier.
  • Le Conseil d’Analyse Economique, institution rattachée à Matignon, propose de créer une taxe sur les loyers implicites. Un impôt sur le montant du loyer que les propriétaires percevraient s’ils louaient leur bien immobilier au lieu de l’occuper. A rajouter aux impôts fonciers, taxes d’habitation etc…et vous réalisez qu’être propriétaire en France est malvenu.
  • Mais aussi des modifications sur la TVA, la fiscalité écologique, l’ISF, abaissement du quotient familial, taxation de l’EBE…

 On pourrait continuer cette liste. Certains diront, à moitié par bravade mais aussi à moitié méfiants qu’un jour nous serons taxés sur l’air que nous respirons. Ils ne croient pas si bien dire, cela s’appelle la taxe carbone.

Le Robin des bois des temps modernes : voler les pauvres pour sauver les riches

En somme, on voit que le gouvernement actuel, comme ses prédécesseurs, ne cesse de mettre en place ou de proposer de nouvelles façons de ponctionner le peu d’argent qui reste au contribuable. Un contribuable (1 millions de ménages supplémentaires cette année par ailleurs) qui n’a pas son mot à dire car les impôts nouveaux sont nécessairement justes, égalitaires et équitables. La proposition du FMI, si sa mise en place est discutée dans les parlements européens, sera probablement la taxe de trop, la taxe qui révèlera réellement que nos élites et élus nous volent, qu’ils pratiquent ce qu’on peut appeler le racket en col blanc. Que non content de se servir dans les caisses ou de tricher (affaire Cahuzac), ils pourraient envisager sérieusement de voler une partie de l’épargne des français.

Ces derniers risquent fort de ne plus avoir confiance dans leurs banques ; on pourrait retrouver la pratique du bas de laine de nos grands-parents, à savoir cacher quelques billets dans un matelas, un trou dans le mur ou le plafond… Mieux vaut de l’argent qui dort plutôt que de l’argent qui, certes rapporte des intérêts (un peu), mais disparaitra sur décision du FMI. Les capitaux iront vers des pays plus cléments, des pays qui ont encore la maîtrise de leur budget et de leur politique monétaire. Le Royaume-Uni par exemple, ou bien la Suisse et le Luxembourg. Les saisies des douanes françaises d’argent liquide au premier trimestre de 2013 ont été multipliées par six par rapport à l’année précédente. Face à l’explosion des impôts, les français sont de plus en plus tentés par l’évasion fiscale.

On ne peut imaginer qu’avec effroi une réplique de Chypre à l’échelle du continent européen, une panique bancaire telle qu’elle ébranlerait de manière durable les perspectives de reprise de la croissance. On peut également craindre de nouveaux impôts concoctés par nos ministres et députés (malgré la promesse de pause), un tour de vis fiscal qui asphyxierait définitivement les ménages. Aux dernières nouvelles, 18% uniquement des français avaient confiance en leurs élus pour améliorer leur situation. Cela n’a rien d’étonnant, qui ferait confiance à son voleur ?