Catholicité, identité et différence

La dernière controverse opposant Laurent Dandrieu et le blogueur Koz a remis en lumière cette question passionnante du rapport des catholiques à leur identité de foi, leur appartenance politique et leurs diverses réactions face aux récentes exhortations du pape François sur l’accueil des migrants pendant l’année de la Miséricorde.

Nous avons naturellement tendance à opposer l’identité et la différence : faire de l’identité (intrinsèquement combinatoire) un objet uniforme ou fantasmer de manière toute abstraite la différence. Ce faisant, nous nous laissons enfermer dans des distinctions conceptuelles inhérentes à la pensée catégorique de la philosophie occidentale… sans parvenir à en sortir parce qu’elles structurent notre esprit même. Notre pensée est duelle, nos « clashs » le sont également : c’est une force comme une faiblesse.

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François Jullien essaie d’en sortir dans un petit livre (passionnant) publié récemment aux Cahiers de l’Herne, « Il n’y a pas d’identité culturelle« . Plutôt que de parler d’identité culturelle, il parle entre autres de ressources ; plutôt que de parler de différences, il parle d’écart. Selon moi, ces termes opérants permettent à eux seuls de faire éclater la rigidité des catégories qui structurent le débat et restaurent la dynamique naturelle existant entre différents pôles conceptuels. Parce que nous pensons l’être dit-il, nous ne sommes pas capables de penser l’entre. Par conséquent, nous avons beaucoup de mal à penser la mutation, ce à quoi François Jullien, pénétré de culture chinoise (cf. le Yi Jing, livre des mutations et le taoïsme) est philosophiquement sensible. La langue chinoise se prête d’ailleurs parfaitement à cela[1]. L’Europe est à la fois chrétienne et laïque[2], elle s’est développée dans une tension féconde entre ces deux dimensions qui sont la Foi et la Raison. Mais il existe une large palette – bien comprise par les catholiques, souvent assez surpris de se faire traiter de bigots ou de culs bénis[3] – entre le fidéisme et le rationalisme. Scinder le débat entre deux camps qui seraient irréductibles montre avant tout notre impossibilité à penser l’entre, la tension, l’écart, la combinaison d’éléments apparemment contraires intellectuellement mais qui n’existent pas de manière absolue ou séparée et sont intrinsèquement solidaires dans la vie vécue.

Une culture qui ne se transforme pas meurt, mais on ne peut pas non plus la forcer à se transformer par idéologie, c’est à dire en lui imposant un modèle réducteur dont elle ne veut pas. La forcer à se transformer, peu importe au nom de quoi, produit des tensions. Et il est indéniable que François, fils d’immigrés italiens piémontais au Nouveau monde fait apparaître ces tensions déjà présentes en pleine lumière, peut-être parce qu’il les vit aussi lui-même personnellement !

De quoi le migrant est-il le nom ? Je donne raison à Koz. Un certain nombre de catholiques plutôt classés à droite font d’une chrétienté (ensemble politique) qui n’existe plus un âge d’or mythique, garant de l’ordre social. Ce n’est pas tant le Christ qui serait important mais l’ordre social qu’il favorise. On sort là de la mission de l’Eglise pour tomber dans une confusion d’ordre théologico-politique… et oublier la Foi. Mais sur ce point, je donne aussi raison à Laurent Dandrieu : la question de l’immigration en France prend une importance croissante et il ne faudrait pas que la position de l’Eglise – au regard de sa tradition somme toute sage et mesurée – soit confondue avec une fuite en avant au nom de la diversité au mépris du droit des gens… Appeler à la prudence en disant qu’on n’accueille pas n’importe qui n’importe comment est légitime !

Il ne faudrait pas non plus que la position de l’Eglise soit récupéré par les tenants du Capital, ravis d’importer un nouveau lumpen prolétariat pour pallier à une démographie en berne et jouer à la baisse sur les salaires. Il ne faudrait pas non plus déifier le migrant dans un grand mouvement d’amour sans se poser la question des causes de son départ, les modalités de son arrivée… et la responsabilité de nos gouvernements. L’immigration massive ainsi que la montée en puissance partout dans le monde de l’Islam Wahhabite nous questionnent, c’est dans un « entre » subtil que nous trouverons des réponses, pas dans des positions réifiées sur des catégories philosophiques essentialisées. On se pose la question de la compatibilité de l’Islam (quel Islam ?) avec la République (quelle République ?) ou la modernité (quelle modernité ?). Ce ne sont pas des idées abstraites, elles sont diversement et à des degrés divers incarnées par des gens. Dans quelles ressources communes pouvons-nous alors puiser ?

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Je suis catholique et français. Religieusement, je suis catholicos tourné vers l’universel. Français, je suis tourné vers un autre commun. Même si je me sens plus immédiatement proche sans doute d’un catholique chinois que d’un athée français, je reste français et profondément attaché à ma culture, mon pays avec tout ce que cela comporte y compris ses frontières.

Ne pas laisser quelqu’un mourir devant ma porte est une exigence personnelle. Mais de l’accueil un devoir moral sans discernement et demander aux catholiques de supporter collectivement le coût d’une politique d’immigration massive (et d’importation de l’idéologie wahhabite prétendant avoir le monopole de l’orthopraxie dans le monde musulman avec la complicité des politiques) ayant vocation à subvertir notre commun, certainement pas. On en voit le résultat, notamment la tuerie du Bataclan, Cologne ou la multiplication des persécutions des chrétiens dans les pays d’Orient ravagés par la guerre jusque dans les camps de réfugiés… Comme Cécile Duflot critiquait l’Eglise y a quelques années en disant qu’elle ne faisait pas assez pour loger les pauvres en hiver, n’est-on pas en train de se faire complètement balader par le politique qui se sert de l’Eglise en la réduisant – comme Alain Minc – à une ONG tout en méprisant par ailleurs son système de croyances (l’utilité sociale de la religion encore une fois) ? Migrer n’est pas facile. Ne joue-t-on pas avec le malheur de ces pauvres gens ?[4]

Ce discours idéaliste et optimiste sur la migration, je l’ai entendu plusieurs fois sur ma paroisse, avec la parabole du bon samaritain. Le discours sur l’accueil absolu n’y est pas moins idéologique que celui sur le rejet sans conditions. Cette charité à courte-vue m’agace profondément, simplement parce que le « divin marché »[5] et divers lobbies communautaires derrière y voient leur intérêt bien compris et que je ne peux pas valider moralement leurs actions : les prémisses sont fausses, les résultats sont problématiques, voire catastrophiques. C’est l’utilisation cynique par des politiques du principe chrétien de charité qui me gêne. Pas la pratique de la charité. Je ne sais pas si nourrir son ennemi est charitable ou suicidaire, chacun discerne et après discernement la seconde option me paraît être la plus probable : la charité et l’hospitalité n’excluent pas la prudence. Après tout, on n’accueille pas le cœur débordant d’amour un pervers sexuel chez soi lorsqu’on a des enfants en bas âge, ce que bien des gens occupés à donner des leçons de morale à tout le monde n’ont pas l’air de vouloir comprendre. L’importance même des flux diasporiques plus que l’action de « migrer » doit nous inciter à la réflexion.

« Xénophobe » ? Oui, je le suis avec les gens qui ne respectent ni mon pays ni ma culture, la méprisent et la détruisent (et ce n’est pas qu’une affaire de nationalité). C’est à dire pour reprendre Jullien, ceux qui veulent l’anéantissement des ressources culturelles qui me nourrissent l’âme et l’intellect au quotidien. Je suis rétif à la transformation de la culture qui est la mienne imposée par les politiques, me forçant à me plier à une diversité qui ne me convient pas, et me demandant en plus de sourire.

J’ai passé trois ans ou presque en Asie, je sais ce qu’est d’arriver dans un pays sans en parler la langue, j’ai connu la solitude de l’étranger en terre étrangère, je sais la somme d’efforts qu’il faut accomplir pour se plier à une culture autre que l’on aime mais parfois que l’on peut rejeter viscéralement. J’apprends le mandarin, je puise dans les ressources offertes par la culture chinoise que je respecte. Je me laisse enrichir par ses représentations, sa subtilité, son génie propre. Cette culture d’emprunt s’intègre à ma culture première, produit de salutaires tensions que je suis le seul à pouvoir résoudre. C’est la beauté de l’inter-culturel ! A l’étranger, 入境隨俗 ru jing sui su, je m’adapte aux cultures locales… jusqu’au retour au pays natal, ce beau pays qui est le mien et que je n’abandonnerais pour rien au monde, même avec les gouvernants médiocres qui sont à sa tête.

Je sais aussi que la France a produit de très bons fruits qui étaient des greffons, comme Cioran, Dali, François Cheng et bien d’autres. Elle n’a pu le faire que lorsqu’elle intégrait le génie étranger à son génie propre. Un génie dont elle assumait la profondeur mais aussi les limites, un génie sans doute partial, parfois fondé sur des fables, mais un génie anti-fragile, qui a su absorber des chocs et s’améliorer. La réponse n’est pas à chercher dans transnationalisme mondialiste qui fait du travailleur une monade inscrite ballotée ça et là par les mouvements et les nécessités du marché, qui nous fragilise en cherchant à créer du commun sur du vide. Elle n’est pas non plus dans l’identitarisme critiqué par Koz, qui existe, même s’il en fantasme l’importance. Mais plus on force des gens à courber la nuque et accepter ce qu’ils pensent pouvoir les détruire, plus on suscite des réactions fortes. C’est l’idéologie dont Koz se fait l’écho qui en étant allée trop loin suscite ce qu’elle dénonce.

一 Photographie de Marcin Ryczek – A Man Feeding Swans in the Snow (2013 ?)
二 Illustration du peintre taoïste Shitao – Brume dans la montagne (1707 ?)

[Note : Je tiens à préciser au lecteur que faute de temps, je n’ai pas encore pu lire les livres de nos deux auteurs, je n’ai donc écrit cette page qu’en me référant aux divers articles publiés à leur sujet dans Le Monde, Valeurs Actuelles et La Vie. Au delà de cette controverse, il me semblait important d’attirer l’attention sur cette erreur qui consiste à ne penser que dans les bornes que les concepts que nous utilisons nous imposent.]


[1]山水 shanshui – montagne-eau – désigne le paysage, lieu de la rencontre entre l’horizontal et le vertical, l’immobile et le mobile, le Ciel et la Terre par exemple.

[2] Ainsi, il vaudrait mieux parler de « ressources chrétiennes » plutôt que de « racines chrétiennes »… Nous n’avons pas arrêté (et encore moins fini) d’y puiser.

[3] Voir l’encyclique Fides et Ratio, de Jean Paul II, publiée en 1998

[4]  Logement: Cécile Duflot interpelle l’Église. Les culs-bénis, raillés la plupart du temps, sont priés de se rallier au politique lorsqu’ils peuvent pallier ses insuffisances…

[5] Voir l’ouvrage du même nom, de Dany-Robert Dufour, en Folio Essais

L’antiracisme

Antiracisme1984. Orwell en avait fait l’année de l’antisocialisme soviétique. Mitterrand en a fait l’année de l’antiracisme. Les ambitions du premier étaient la rédaction d’une dystopie dénonçant l’amoralité de l’idéologie, quand celles du second tendaient vers une utopie servie par une idéologie moralisatrice.

Le rêve de l’antiracisme, tel qu’exposé en France au début des années 80, est directement issu d’un conflit idéologique entre ce qui s’appelle alors improprement la droite et la gauche. Là où le patronat, majoritairement capitaliste et libéral, avait imaginé une immigration de masse pour un dumping social, la classe politique au pouvoir, majoritairement socialiste, concrétisait le rêve du patronat sous un vernis humaniste appelé antiracisme. Un paradoxe somme toute assez naturel dans un contexte où la présidence socialiste était incarnée par un homme catégorisé à gauche, idéologiquement de droite.

L’antiracisme permettait de donner un alibi de gauche à un desideratum de droite, car l’immigration comme instrument de productivité nationale[1] est une idée de droite. L’antiracisme, c’est la pommade venant camoufler la plaie gangrénée. Il consiste à déguiser le Noir-à-tout-faire en Noir-travailleur, élite immigrante répondant à la main tendue d’une France humaniste et résolument anticolonialiste, puisqu’elle répare désormais ses erreurs du passé en ouvrant ses portes.

S.O.S Racisme voit donc le jour en 1984, avec à sa tête un lot de trotskistes retardataires, dont Julien Dray et Harlem Désir, incarnant la première instrumentalisation du mouvement par le Parti Socialiste. Dès sa création, S.O.S Racisme se trouve être l’antichambre et le camp de formation des futures piliers socialistes. Ne pas adhérer idéologiquement à l’antiracisme, incarné par S.O.S Racisme, revient à s’insurger contre le pouvoir en place.

Georges Marchais, dans son discours de Montigny-lès-Cormeilles[2] (1981), ne mâchera d’ailleurs pas ses mots en demandant l’arrêt de toute nouvelle immigration – et refuser l’immigration de masse, c’est être raciste ! Grattant le vernis pour restaurer les couleurs d’origine, il montre que l’antiracisme idéologique ne peut pas cacher l’entassement inhumain des immigrés dans des villes ouvrières. Une intervention qui lui vaudra la défaveur du gouvernement en place.

Dès lors, l’antiracisme apparaît comme un instrument de pouvoir, partisan, provoquant la division des français, à tous les niveaux, à la fois selon une logique de classe sociale et d’appartenance culturelle.

S.O.S Racisme, la division de la société

Le fondement même de l’idéologie antiraciste et de ses modes de fonctionnement conduit en réalité à aggraver le racisme lui-même. En faisant campagne pour l’exaltation de la différence, – au mépris du principe républicain assimilateur voulant qu’on se défasse d’une partie de ses racines pour entrer dans la « communauté des citoyens » – elle a souligné plus profondément encore une nouvelle forme de « différence » : le triptyque « black-blanc-beur », incompatible avec la paix sociale.

C’est ainsi qu’Harlem Désir, Julien Dray et leurs sbires, en critiquant le système français, ont permis à une certaine société de se scléroser. En faisant la promotion de la culture d’origine au lieu de renforcer les structures assimilatrices – l’instruction notamment – de la culture d’accueil, elle a renforcé chez les nouveaux migrants les attaches qui les liaient à la terre qu’ils venaient de quitter (algérienne, israélienne ou autre…).

S.O.S Racisme, la haine de l’étranger

Valoriser l’appartenance de l’immigré engendre des tensions multiples et crée toutes les conditions d’un rejet de celui qui cherche à s’intégrer. Partant, les communautarismes prolifèrent et les atteintes aux communautés distinctes se multiplient. On vit dans la crainte et dans la haine de l’autre parce que les différences de l’autre sont attentatoires à nos propres différences, c’est-à-dire à nos propres origines. L’étranger est assimilé au délinquant, au voleur de travail; ce qu’il devient en partie, d’ailleurs, la politique antiraciste ayant eu l’effet d’une méthode Coué auprès des générations issues de l’immigration.

S.O.S Racisme, la culpabilité d’être Blanc

Mais selon les témoignages d’anciens membres de S.O.S Racisme, l’antiracisme de l’association est un antiracisme à double-sens. Le racisme est une notion à sens unique et n’est possible qu’à l’encontre des gens de couleurs ou issus de minorités ethniques et cultuelles. Quant au Français, improprement appelé « de souche », il est quant à lui, bien inspiré d’aller se plaindre ailleurs.

Il y a une culpabilisation forcée du « blanc-bec » qui ne trouve pour explication à cette discrimination que son passé de croisé, de colonialiste et de collabo.

Par ailleurs, c’est ce même processus qui provoque l’apparition en métropole de la notion même de « Blanc », comme un distinguo racial majeur. Où le français « caucasien » n’est plus un « français caucasien » mais celui qui fait partie de cette caste de privilégiés nés avec une cuillère en argent dans la bouche, parmi lesquels on ne croise que des « Blancs » ; oui, car le racisme latent fait que seuls les « Blancs » ont accès au centre-ville quand les gens de couleurs se retrouvent dans leurs cités, au-delà du périphérique. Ceux-là seuls ont accès à l’emploi, ou au poste de cadre. Ce sont encore eux, les « Blancs », qui ont accès aux privilèges.

Sorte de mise en abîme du jacobinisme révolutionnaire qui avait inventé le méchant « aristo ».

En réalité, cette opposition violente n’a d’autre source que cette culpabilisation systématisée par des organes tels que S.O.S Racisme qui, par leur attitude coupable, n’ont eu d’autre effet que de créer un nouvel apartheid qui ne connaissait jusqu’alors d’équivalent qu’au sud de la Méditerranée, c’est-à-dire là où le « Blanc » n’est en fait que celui que l’on distingue des indigènes.

S.O.S Racisme, la classe politique divisée

Instrument de division sociale donc, mais de division politique également. Car le mouvement et ses élites ont réussi à culpabiliser la droite (à l’aide d’un arsenal législatif de délit d’opinion bien rôdé) sur certains sujets faisant d’elle une droite lepénisante : une droite positionnée en vis-à-vis de son cousin malade (le FN), selon une politique défensive, et non offensive. Provoquant du même coup une sorte de campagne paradoxale de promotion du Front National qui s’est vu rejoint par la lucidité de certains quant à cette manœuvre malhonnête, par le dégoût d’une certaine mollesse pour les autres.

Et Baudrillard posera alors la bonne question, en comparant S.O.S Racisme et S.O.S Baleines : l’une cherchant à dénoncer, l’autre cherchant à sauver, n’y a-t-il pas chez S.O.S Racisme une volonté ou une capacité de certains à sauver le racisme pour se donner le plaisir de haïr certains ennemis ?

Ainsi, assiste-t-on à la diabolisation d’un parti d’extrême droite, servant d’épouvantail entre les mains du Parti Socialiste, néo-pourfendeur du racisme. D’une pierre, deux coups : l’ennemi de droite est diabolisé, tandis qu’à gauche le politique est blanchi.

De règle morale qu’il était, l’antiracisme est devenu un véritable instrument de domination politique, prônant la défense des particularismes, engonçant les individus dans leur identité d’origine – avec laquelle ils avaient rompu par déracinement, éteignant toute forme de revendication de l’égalité de droit au profit d’un droit à la différence. Par ce biais, il a stigmatisé des groupes « dominants » et, de ce fait, il s’est trahi puisqu’il est devenu le bras armé de la division nationale.

Partant, il n’est pas étonnant que l’on assiste aujourd’hui à des rixes de rue où un jeune homme[3] trouve la mort pour avoir cru défendre ses idées. Idées qui ne sont pas les siennes puisqu’elles n’existent pas, ou du moins pas vraiment, et qu’elles ne sont que l’apanage virtuel d’une instrumentalisation politique. Le cynisme veut que la gauche fasse une récupération politique de ce qu’elle a elle-même provoqué en incitant à la haine de l’autre.

Et comment lutter contre les gens qui semblent officiellement s’insurger contre le racisme ? Le dialogue se retrouve enfermé dans une dialectique de diabolisation de l’adversaire puisque l’un des interlocuteurs sanctifie lui-même son combat. On verra ainsi Danielle Mitterrand, reconnue pour ses grandes actions humanitaires et son savoir humaniste de militante de gauche, comparer la lutte contre le racisme faite par S.O.S Racisme au mouvement de résistance pendant la seconde guerre mondiale[4]. Dès lors, critiquer l’association revient à soutenir l’idéologie fasciste et à piétiner les droits de l’Homme. Galipette dialectique s’il en est… .

Mais le constat est là : l’antiracisme idéologique n’a servi qu’à cultiver et entretenir des haines entre catégorie sociales et ethniques où chacun est persuadé que l’immigré vole le travail du français de souche, où le red skin est persuadé qu’il déteste le skinhead de droite pour une idéologie qui lui est prêtée. Et plus encore, ce skinhead de droite est peut-être devenu ce raciste que dénonce S.O.S Racisme à force d’avoir eu le cerveau martelé par le discours « méthode Coué » et discriminant de cette institution sectaire.

Peut-être n’avaient-ils pas compris, ces nervis de la démagogie, ce que Saint-Exupéry a voulu dire à travers ces mots :  » Si tu diffères de moi, frère, loin de me léser tu m’enrichis ». Ce qui, dans une relation bipolaire, semble inviter à la communion, à l’échange, à l’oubli. Et non à la cristallisation, à la haine et à la violence.

Booba ou l’expression du nihilisme néo-libéral

Booba & YodaDe la critique musicale à la Critique tout court, par Syl No. Un texte qui n’a, malheureusement, pas pris une ride…

L’actualité musicale en France a été, il y a peu, marquée par « le phénomène Booba », ainsi que présenté par l’ensemble des médias s’occupant de musiques actuelles ou de culture ‘‘mainstream’’ et ‘‘underground’’, soient un certain nombre de fanzines et de magazines, tel Les Inrockuptibles, et plus particulièrement après son passage dans l’émission télévisée « Le Grand Journal » (26/11/2010, Canal+).

Gangsta-Money-Business

Le rappeur Booba, alias ‘‘B2o’’ pour les puristes, y était présent dans un but promotionnel vêtu d’une panoplie de joueur de baseball américain et arborant un large médaillon à l’effigie de Yoda, le personnage de sage aux visions prophétiques de la trilogie ‘‘Star Wars’’, afin d’interpréter « Paradis », un morceau autobiographico-hagiographique très « MOI, JE » débutant par un tonitruant accord de piano reprenant la Marseillaise, rehaussé d’un appel à la résistance : « Kalashnikov chargée toujours de la partie » et retraçant son parcours de victime d’une « patrie [la France] qui n’aime pas les négros » ainsi que son passé de délinquant multi-cartes – et non-pas de grand bandit comme il aime a le laisser entendre : « j’ai fait du trafic de substances chimiques […] ennemi public, j’ai fait dans l’illicite » -, tout en évoquant aussi son dégoût du travail : « taffer de 9 à 5, pour moi c’est pas la vie ».

Il se présente en toute humilité comme une sorte de prophète messianique : « mon rap a été crucifié a en devenir Christ » (ce qui explique peut-être aussi l’ostensible Yoda qu’il porte sur l’estomac…). Le rappeur-prophète-résistant pondère tout de même son propos, précisant : « j’aime moins me battre depuis que j’ai de nouveaux habits » du fait qu’il ait « acheté en Enfer un petit coin de Paradis » et d’avoir « investi a Dubai et Abou D’Abi »… avec Booba, on serait donc plus dans le conseil rap ‘‘gangsta-money-business’’, du style Puff Daddy ou Snoop Dog, que dans l’appel à la révolte du rap de la période héroïque des Public Ennemy ou NTM.

De Lunatic à la pompe a la fric

Quoiqu’il en soit, et pour ne pas juger à l’emporte pièce, je décidais d’écouter l’album ‘‘Lunatic’’ en entier et de lire quelques articles, cela combiné à un débat impromptu avec le journaliste es musiques actuelles de La Provence et le fondateur du groupe rap ‘‘Le Kyma’’, et je me rendais compte de quelque chose d’assez déconcertant… il me sembla que tout ce petit monde et moi-même n’avions pas écouté le même album, ou tout du moins pas entendu la ‘‘même musique’’… je m’explique.

A l’écoute de l’album ‘‘Lunatic’’ de Booba un réel sentiment de malaise m’étreignit. Je ne parle pas de cette sensation étrange, mélange d’attraction / répulsion, d’adhésion / indignation, d’exaltation / dépression qui m’avait envahi à l’écoute du premier album de Booba et de son camarade de galère Ali réunis sous le même nom de ‘‘Lunatic’’ pour ‘‘Mauvais Oeil’’. Un album réaliste, une chronique sombre comme la réalité vécue par ces primo-délinquants de banlieue qu’étaient les interprètes, désabusée et dure à leur image, perdue comme cette jeunesse marginalisée aux repères éclatés, mais avec une lueur d’espoir pas tout à fait encore éteinte au fond des ténèbres du deal, du vol, de la violence, de la prison, de la misère et de l’ennui… une lueur spirituelle aux couleurs de l’Afrique, de l’Islam et de ses valeurs, une visée politique quant au combat émancipateur et libérateur, ainsi qu’une certaine poésie et un romantisme noir dans des textes – je vous renvoie aux morceaux : ‘‘Le silence n’est pas un oubli’’ ou ‘‘Pas l’temps pour les regrets’’ par exemple – dont il faut dire que deux styles s’y faisaient jour : brutal et agressif pour l’un, support de références puisées dans la sub-culture populaire télévisuelle en ce qui concerne Booba ; plus calme et psalmodique, venant soutenir une pensée plus structurée chez Ali. C’est cette combinaison des deux, une certaine forme de dialogue, qui rendait Lunatic – le groupe – intéressant… mais revenons au dernier album de Booba, ‘‘Lunatic’’, objet de notre propos.

Car c’est bien sûr le titre de l’album qui m’inspira ce retour a Lunatic – le groupe – et alors que Booba a produit cinq autres albums depuis, sous sa propre étiquette, les médias mainstream nous présentaient ce dernier volet comme quasi-révolutionnaire tant sur le fonds que sur la forme. Un regard sur sa vie et sur le passé, un regard sans concession sur le Présent. Peut-être un message visant à envisager l’avenir venant d’un homme dont, répétons-le, le « rap a été crucifie a en devenir Christ » (sic). Alors quelle est la révolution musicale promise ? Quel regard Booba porte-t-il sur ces années écoulées et sur sa prime jeunesse ? Quel message tient-il a envoyer à cette jeunesse qui l’écoute, principalement celle des quartiers défavorisés de banlieues comme on a pu le vérifier au Virgin Mégastore des Champs Elysées ? C’est bien la tout le nœud du problème…

Ce dernier album n’est, premièrement du point de vue d’un amateur de rap, qu’une énième resucée de ses précédentes productions sans plus d’inspiration. Un repompage de textes aux thèmes éculés – écoutez les chansons ‘‘Pitbull’’(Ouest Side, 2006) et ‘‘Paradis’’(Lunatic, 2010) ou Booba évoque une enfance solitaire, les femmes possédées, sa maman, le fait que « les derniers seront » soit « les vainqueurs » (Pitbull, 2006), soit « les premiers » (Paradis, 2010), et son obsession de la crucifixion dans des termes quasi-similaires, et ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres… en fait chaque morceau est, plus ou moins, une réécriture de titres antérieurs… on n’est plus dans la “punch-line” mais dans le “Copy-Paste”!

Un album où même les samples musicaux sont repompés, tel l’accord de piano de ‘‘Le bitume avec une plume’’ (Temps Mort, 2002) repris dans ‘‘Paradis’’(Lunatic, 2010), et j’en passe… Le reste est définitivement importé du gangsta-rap américain et de la pop-music commerciale sans plus de créativité – on ne va quand même pas se priver d’une si belle aubaine de faire du commercial déjà bien éprouvé – toujours ce cote business chez Booba, dont le leitmotiv est que « l’argent fait le bonheur » et qui n’hésite pas à nommer plusieurs fois sa propre marque de vêtements – Unkut – dans ses morceaux… ou à vanter la qualité de la cocaïne vendue par ses amis dans son quartier !

Booba ou la rédemption du “Bo-boloss”

Bien que Booba se défende d’être un exemple ou un modèle, accompagné en cela par le coryphée des journalistes assermentés ‘musiques actuelles’ qui nous la jouent sur l’air du ‘‘Arrêtons de parler sujets de société avec les rappeurs, parlons de leur musique !’’ car ‘‘Booba c’est le meilleur ‘flow’ du rap francais et des ‘punch lines’ qui tuent !’’ – en gros, parlons le langage de cours de recréation des collèges où Booba fait vendre et passons sur ce qu’est historiquement et objectivement le Rap : un mode d’expression de populations déclassées sur leur quotidien, leur environnement, leur souffrance et leur révolte – il faut quand pourtant relever que c’est le rappeur lui-même, non content d’affirmer que son rap est porteur – comme nous l’avons déjà évoqué plus haut – de stigmates quasi-christiques, qui s’attribuait une fonction messianique depuis déjà un certain temps en s’affirmant comme « le grand sauveur » (Game Over, 2008). Ainsi donc ce nouvel album garde le cap et Booba poursuit son oeuvre : un rap aux propriétés transubstantielles et au message éternel…

C’est ainsi qu’en ce qui concerne la forme, n’en déplaise aux zélateurs du trinitaire Booba-Boulbi-B2o et si l’on a bien suivi la carrière du personnage, il faut quand même bien reconnaître que c’est toujours à peu près la même chose : toujours les mêmes poses ‘american gangsta du ghetto’ estampillées MTV, le même ‘flow’ monotone et nonchalant et des mélodies qui, quoique ‘séduisantes’, ne sont trop souvent que des ‘copiés-collés’ de productions antérieures, un cocktail qui semble aussi bien séduire le journaliste embourgeoisé des Inrock que le spécialiste du ‘music business’, tous deux en quête de ce supplément d’âme qui leur donnera le sentiment qu’ils n’ont pas tout trahi. Quant aux ‘punch-lines’, et bien… voila le fonds de l’affaire, et c’est la que l’analyse s’impose.

En effet, ces phrases ‘‘coup-de-poing’’ qui feraient de Booba ce rappeur hors norme, ce presque ‘génie’ (comme on me l’a présenté !) de l’uppercut dialectique, elles sont le verbe qui fait Sens… et lorsque, après avoir écouté la quasi-totalité de l’œuvre du ‘maître’, le sens se fait soudain jour, la vérité mise a nue dans toute sa crudité, alors tout s’éclaire… les dix commandements de B2o sont (citations entre guillemets) :
1)   « avoir de grosses liasses » et « faire de l’oseille » à tout prix
2)   avoir « une grosse queue » et « une grosse voiture », de préférence « Ferrari », « Lamborghini », « Range-Rover » ou « Mc Laren »
3)   « baiser des putes », avec un goût particulier pour la « sodomie » et la « levrette » avant de laisser la « be-a-tch avec le cul cassé »
4)   dépenser sans compter et faire le malin en boite de nuit
5)   toujours garder son « Glock » à portée de main
6)   prendre sa revanche sur (dans l’ordre) « ceux qui ont tué le Christ », les « boloss » « fils de colons », les « flics » et tous les empêcheurs de dealer ou « bolosser » en rond
7)   de ne jamais oublier son appartenance au ‘crew’ des « négros » (je cite toujours), des « blacks », des « esclaves »
8)   s’habiller en « Unkut », la marque du maître himself !
9)   vivre vite sur « cette pute de Mother Earth » car « la vie est une chienne » et ne pas perdre de temps à travailler
10)  « assurer ses arrières » tout en « protégeant ses intérêts »… tout ça en fumant des « pet’ » (joints) de la meilleure matière.

Nietzsche avait raison…

Et de s’écrier soudain : ‘‘Nietzsche avait raison !’’ Car qu’est-ce donc que Booba-Boulbi-B2o sinon celui-là, dont Nietzsche repris le nom des épîtres de Jean, « qui nie le Père et le Fils », ce « Séducteur » portant le nom de l’Antéchrist, ce messager annonciateur du renversement de la Modernité dont il est issu. Modernité identifiée comme « cette paix avariée, ce compromis lâche, toute cette malpropreté vertueuse du oui et du non modernes. Cette tolérance et cette largeur du cœur qui ‘‘pardonne’’ tout parce qu’elle ‘‘comprend’’ tout », et de l’homme moderne, celui qui « ne sait plus vers quoi [se] tourner » (Nietzsche, L’Antéchrist).

Il semble en aller ainsi de ces rejetons de la bourgeoisie qui servent la soupe sans comprendre que ce sont eux les « boloss » – ces « fils des colons » qu’il faut faire « payer » (je cite toujours) – de la farce ‘Boulbiesque’, comme de cette jeunesse perdue des banlieues grises qui se tourne tantôt vers le modèle du Gangster afro ou latino des ghettos américains et son idéal de fric facile et de ‘bitches’ (putes) soumises, tantôt vers celui de l’esclave révolté tendance intifada Palestinienne sans comprendre qu’ils choisissent alors la voie du kamikaze et de l’anéantissement pur et simple : « J’fais comme en Palestine / Comme les frères qu’on assassine / Un peu d’Ovomaltine / Et c’est d’la dynamite. » (Si tu savais – feat.92i, 2010). Et ce ne sont pas les saillies antisémites du sieur Dosseh qui vont inverser la tendance : « Tu m’verras pas sucer d’bites / ni faire de courbettes pour se faire bien voir / Ils ont tue le Christ, combattus le prophète, Moi combien d’fois / J’les vois prêt a changer d’sexe comme Rue Paul pour rentrer en playlist / mais leur dernière vision n’sera qu’un p’tit blackos et un grand ‘tis-mé’. » (45 Scientific, 2010) – version bis de : « leur dernière vision s’ra un gun et un chauve » (Ouest side, 2006) -, sans parler de son désormais fameux « fuck la France! »

Tout cela ne peut que contribuer à pousser cette catégorie de la population déjà la plus paupérisée et la plus stigmatisée à se marginaliser plus encore et à s’éloigner définitivement de l’unique société à laquelle ils appartiennent : la société Française, en participant de cette stratégie du conflit de civilisation que certains promeuvent dans l’ombre ! Ceci pourrait bien expliquer la complaisance – consciente ou non – des médias de masse quant à la récente sur-médiatisation du personnage, si l’on met de cote l’aspect purement business et pompe a fric pour les maisons de disque et les médias afférents… car comment expliquer autrement la promotion d’un album dans lequel on peut entendre: « Je fanatise les foules comme Hitler ou Lucifer / y croient connaître mon vrai visage / J’bosse comme un Noichi (Chinois) / Je gère le nesbi (business) comme un Juif / C’est comme ça qu’je conçois le métissage. » (45 Scientific, 2010)… Le néo-libéralisme : quand tout se mélange à n’y plus rien comprendre, dans l’immédiateté de la consommation de masse, jusqu’à la nausée !

Nietzsche a conceptualisé le fait que nos sociétés modernes sombreraient dans le nihilisme du fait d’un retournement des valeurs, d’un passage définitif de la tradition au libéralisme, de l’idéal social à l’individualisme forcené, de la spiritualité au scepticisme, de la volonté de puissance – entendue comme force créatrice de Civilisation tendue vers la Beauté – au désir de jouir – dans le sens de l’appropriation destructrice et de la consommation animale. Le nihilisme est entendu comme étant l’abandon des valeurs essentielles au fait qu’une société puisse se survivre à elle-même, au temps qui passe, à ses individualités, à ses groupes d’intérêts, aux forces centrifuges qui travaillent à son délitement. Le libéralisme philosophique, hérité des Lumières – issues en ligne directe de l’Universalisme chrétien et teintées de protestantisme – était pour Nietzsche le facteur déclencheur de ce retournement des valeurs. Nous avons basculé aujourd’hui dans le néo-libéralisme, fauteur de destruction des dernières valeurs garantes de la concorde sociale.

L’Antéchrist

Quel rapport avec Booba me direz-vous ? Et bien Booba est à l’image même de ce processus d’annihilation, il en porte en effet les stigmates. Il est l’ombre de cette créature annonciatrice de la fin d’un cycle : un Antéchrist, messager du chaos néolibéral dans lequel il n’existe plus rien d’autre que notre solitude menée par des pulsions de Mort et avide de jouir de tout, à tout prix, avant la destruction finale.

Syl No

Pouce ! Monsieur le Président !

marche-sur-versailles012Monsieur le Président,

Sans tout-à-fait m’identifier à Martin Luther King, qui n’est pas le seul à rêver, j’ai moi-même fait un rêve. C’était dimanche soir, dans la nuit de dimanche à lundi, celle qui a suivi la journée de manifestation des opposants au « mariage pour tous ».
J’ai rêvé que vous ne nous aviez pas complètement entendu ce jour-là, malgré le tapage qui se fit tout près de votre porte, devant les douves du château de l’Élysée. Lire la suite

Les Femen bientôt à la Sorbonne ?

A quand un cours de « prostitution et management du corps » dans nos bonnes petites écoles de commerce ?

À partir du moment où l’on refuse de fonder son jugement sur une critique de la marchandisation du corps (puisqu’il s’agit d’une philosophie particulière et, qui plus est, anticapitaliste) il est difficile de ne pas suivre le juriste libéral Daniel Borillo lorsqu’il en vient à conclure : Lire la suite

Il est à nouveau permis d’interdire !

Il y a de cela presque 45 ans, un déferlement de libertarisme s’est habillé du voile de la vertu et, prenant les armes de la libération, s’est érigé en nouveau Maître, venant remplacer ici les despotes qu’il condamnait, là les idéologies à la face des quelles il crachait. Et, à la façon dont les égouts débordent d’avoir été trop retenus, ce déferlement a laissé sur son passage ce quelque chose de nauséabond, auquel on ne s’habitue jamais réellement malgré tous les déguisements du monde. Un jour, l’odeur devient insupportable et, débordant d’une énergie excessive et dépensière, on s’attaque au ménage avec une sévérité à faire pâlir Madame Thatcher.

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