Catholicité, identité et différence

La dernière controverse opposant Laurent Dandrieu et le blogueur Koz a remis en lumière cette question passionnante du rapport des catholiques à leur identité de foi, leur appartenance politique et leurs diverses réactions face aux récentes exhortations du pape François sur l’accueil des migrants pendant l’année de la Miséricorde.

Nous avons naturellement tendance à opposer l’identité et la différence : faire de l’identité (intrinsèquement combinatoire) un objet uniforme ou fantasmer de manière toute abstraite la différence. Ce faisant, nous nous laissons enfermer dans des distinctions conceptuelles inhérentes à la pensée catégorique de la philosophie occidentale… sans parvenir à en sortir parce qu’elles structurent notre esprit même. Notre pensée est duelle, nos « clashs » le sont également : c’est une force comme une faiblesse.

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François Jullien essaie d’en sortir dans un petit livre (passionnant) publié récemment aux Cahiers de l’Herne, « Il n’y a pas d’identité culturelle« . Plutôt que de parler d’identité culturelle, il parle entre autres de ressources ; plutôt que de parler de différences, il parle d’écart. Selon moi, ces termes opérants permettent à eux seuls de faire éclater la rigidité des catégories qui structurent le débat et restaurent la dynamique naturelle existant entre différents pôles conceptuels. Parce que nous pensons l’être dit-il, nous ne sommes pas capables de penser l’entre. Par conséquent, nous avons beaucoup de mal à penser la mutation, ce à quoi François Jullien, pénétré de culture chinoise (cf. le Yi Jing, livre des mutations et le taoïsme) est philosophiquement sensible. La langue chinoise se prête d’ailleurs parfaitement à cela[1]. L’Europe est à la fois chrétienne et laïque[2], elle s’est développée dans une tension féconde entre ces deux dimensions qui sont la Foi et la Raison. Mais il existe une large palette – bien comprise par les catholiques, souvent assez surpris de se faire traiter de bigots ou de culs bénis[3] – entre le fidéisme et le rationalisme. Scinder le débat entre deux camps qui seraient irréductibles montre avant tout notre impossibilité à penser l’entre, la tension, l’écart, la combinaison d’éléments apparemment contraires intellectuellement mais qui n’existent pas de manière absolue ou séparée et sont intrinsèquement solidaires dans la vie vécue.

Une culture qui ne se transforme pas meurt, mais on ne peut pas non plus la forcer à se transformer par idéologie, c’est à dire en lui imposant un modèle réducteur dont elle ne veut pas. La forcer à se transformer, peu importe au nom de quoi, produit des tensions. Et il est indéniable que François, fils d’immigrés italiens piémontais au Nouveau monde fait apparaître ces tensions déjà présentes en pleine lumière, peut-être parce qu’il les vit aussi lui-même personnellement !

De quoi le migrant est-il le nom ? Je donne raison à Koz. Un certain nombre de catholiques plutôt classés à droite font d’une chrétienté (ensemble politique) qui n’existe plus un âge d’or mythique, garant de l’ordre social. Ce n’est pas tant le Christ qui serait important mais l’ordre social qu’il favorise. On sort là de la mission de l’Eglise pour tomber dans une confusion d’ordre théologico-politique… et oublier la Foi. Mais sur ce point, je donne aussi raison à Laurent Dandrieu : la question de l’immigration en France prend une importance croissante et il ne faudrait pas que la position de l’Eglise – au regard de sa tradition somme toute sage et mesurée – soit confondue avec une fuite en avant au nom de la diversité au mépris du droit des gens… Appeler à la prudence en disant qu’on n’accueille pas n’importe qui n’importe comment est légitime !

Il ne faudrait pas non plus que la position de l’Eglise soit récupéré par les tenants du Capital, ravis d’importer un nouveau lumpen prolétariat pour pallier à une démographie en berne et jouer à la baisse sur les salaires. Il ne faudrait pas non plus déifier le migrant dans un grand mouvement d’amour sans se poser la question des causes de son départ, les modalités de son arrivée… et la responsabilité de nos gouvernements. L’immigration massive ainsi que la montée en puissance partout dans le monde de l’Islam Wahhabite nous questionnent, c’est dans un « entre » subtil que nous trouverons des réponses, pas dans des positions réifiées sur des catégories philosophiques essentialisées. On se pose la question de la compatibilité de l’Islam (quel Islam ?) avec la République (quelle République ?) ou la modernité (quelle modernité ?). Ce ne sont pas des idées abstraites, elles sont diversement et à des degrés divers incarnées par des gens. Dans quelles ressources communes pouvons-nous alors puiser ?

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Je suis catholique et français. Religieusement, je suis catholicos tourné vers l’universel. Français, je suis tourné vers un autre commun. Même si je me sens plus immédiatement proche sans doute d’un catholique chinois que d’un athée français, je reste français et profondément attaché à ma culture, mon pays avec tout ce que cela comporte y compris ses frontières.

Ne pas laisser quelqu’un mourir devant ma porte est une exigence personnelle. Mais de l’accueil un devoir moral sans discernement et demander aux catholiques de supporter collectivement le coût d’une politique d’immigration massive (et d’importation de l’idéologie wahhabite prétendant avoir le monopole de l’orthopraxie dans le monde musulman avec la complicité des politiques) ayant vocation à subvertir notre commun, certainement pas. On en voit le résultat, notamment la tuerie du Bataclan, Cologne ou la multiplication des persécutions des chrétiens dans les pays d’Orient ravagés par la guerre jusque dans les camps de réfugiés… Comme Cécile Duflot critiquait l’Eglise y a quelques années en disant qu’elle ne faisait pas assez pour loger les pauvres en hiver, n’est-on pas en train de se faire complètement balader par le politique qui se sert de l’Eglise en la réduisant – comme Alain Minc – à une ONG tout en méprisant par ailleurs son système de croyances (l’utilité sociale de la religion encore une fois) ? Migrer n’est pas facile. Ne joue-t-on pas avec le malheur de ces pauvres gens ?[4]

Ce discours idéaliste et optimiste sur la migration, je l’ai entendu plusieurs fois sur ma paroisse, avec la parabole du bon samaritain. Le discours sur l’accueil absolu n’y est pas moins idéologique que celui sur le rejet sans conditions. Cette charité à courte-vue m’agace profondément, simplement parce que le « divin marché »[5] et divers lobbies communautaires derrière y voient leur intérêt bien compris et que je ne peux pas valider moralement leurs actions : les prémisses sont fausses, les résultats sont problématiques, voire catastrophiques. C’est l’utilisation cynique par des politiques du principe chrétien de charité qui me gêne. Pas la pratique de la charité. Je ne sais pas si nourrir son ennemi est charitable ou suicidaire, chacun discerne et après discernement la seconde option me paraît être la plus probable : la charité et l’hospitalité n’excluent pas la prudence. Après tout, on n’accueille pas le cœur débordant d’amour un pervers sexuel chez soi lorsqu’on a des enfants en bas âge, ce que bien des gens occupés à donner des leçons de morale à tout le monde n’ont pas l’air de vouloir comprendre. L’importance même des flux diasporiques plus que l’action de « migrer » doit nous inciter à la réflexion.

« Xénophobe » ? Oui, je le suis avec les gens qui ne respectent ni mon pays ni ma culture, la méprisent et la détruisent (et ce n’est pas qu’une affaire de nationalité). C’est à dire pour reprendre Jullien, ceux qui veulent l’anéantissement des ressources culturelles qui me nourrissent l’âme et l’intellect au quotidien. Je suis rétif à la transformation de la culture qui est la mienne imposée par les politiques, me forçant à me plier à une diversité qui ne me convient pas, et me demandant en plus de sourire.

J’ai passé trois ans ou presque en Asie, je sais ce qu’est d’arriver dans un pays sans en parler la langue, j’ai connu la solitude de l’étranger en terre étrangère, je sais la somme d’efforts qu’il faut accomplir pour se plier à une culture autre que l’on aime mais parfois que l’on peut rejeter viscéralement. J’apprends le mandarin, je puise dans les ressources offertes par la culture chinoise que je respecte. Je me laisse enrichir par ses représentations, sa subtilité, son génie propre. Cette culture d’emprunt s’intègre à ma culture première, produit de salutaires tensions que je suis le seul à pouvoir résoudre. C’est la beauté de l’inter-culturel ! A l’étranger, 入境隨俗 ru jing sui su, je m’adapte aux cultures locales… jusqu’au retour au pays natal, ce beau pays qui est le mien et que je n’abandonnerais pour rien au monde, même avec les gouvernants médiocres qui sont à sa tête.

Je sais aussi que la France a produit de très bons fruits qui étaient des greffons, comme Cioran, Dali, François Cheng et bien d’autres. Elle n’a pu le faire que lorsqu’elle intégrait le génie étranger à son génie propre. Un génie dont elle assumait la profondeur mais aussi les limites, un génie sans doute partial, parfois fondé sur des fables, mais un génie anti-fragile, qui a su absorber des chocs et s’améliorer. La réponse n’est pas à chercher dans transnationalisme mondialiste qui fait du travailleur une monade inscrite ballotée ça et là par les mouvements et les nécessités du marché, qui nous fragilise en cherchant à créer du commun sur du vide. Elle n’est pas non plus dans l’identitarisme critiqué par Koz, qui existe, même s’il en fantasme l’importance. Mais plus on force des gens à courber la nuque et accepter ce qu’ils pensent pouvoir les détruire, plus on suscite des réactions fortes. C’est l’idéologie dont Koz se fait l’écho qui en étant allée trop loin suscite ce qu’elle dénonce.

一 Photographie de Marcin Ryczek – A Man Feeding Swans in the Snow (2013 ?)
二 Illustration du peintre taoïste Shitao – Brume dans la montagne (1707 ?)

[Note : Je tiens à préciser au lecteur que faute de temps, je n’ai pas encore pu lire les livres de nos deux auteurs, je n’ai donc écrit cette page qu’en me référant aux divers articles publiés à leur sujet dans Le Monde, Valeurs Actuelles et La Vie. Au delà de cette controverse, il me semblait important d’attirer l’attention sur cette erreur qui consiste à ne penser que dans les bornes que les concepts que nous utilisons nous imposent.]


[1]山水 shanshui – montagne-eau – désigne le paysage, lieu de la rencontre entre l’horizontal et le vertical, l’immobile et le mobile, le Ciel et la Terre par exemple.

[2] Ainsi, il vaudrait mieux parler de « ressources chrétiennes » plutôt que de « racines chrétiennes »… Nous n’avons pas arrêté (et encore moins fini) d’y puiser.

[3] Voir l’encyclique Fides et Ratio, de Jean Paul II, publiée en 1998

[4]  Logement: Cécile Duflot interpelle l’Église. Les culs-bénis, raillés la plupart du temps, sont priés de se rallier au politique lorsqu’ils peuvent pallier ses insuffisances…

[5] Voir l’ouvrage du même nom, de Dany-Robert Dufour, en Folio Essais

Il est à nouveau permis d’interdire !

Il y a de cela presque 45 ans, un déferlement de libertarisme s’est habillé du voile de la vertu et, prenant les armes de la libération, s’est érigé en nouveau Maître, venant remplacer ici les despotes qu’il condamnait, là les idéologies à la face des quelles il crachait. Et, à la façon dont les égouts débordent d’avoir été trop retenus, ce déferlement a laissé sur son passage ce quelque chose de nauséabond, auquel on ne s’habitue jamais réellement malgré tous les déguisements du monde. Un jour, l’odeur devient insupportable et, débordant d’une énergie excessive et dépensière, on s’attaque au ménage avec une sévérité à faire pâlir Madame Thatcher.

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